AU CUR DE L'INSTANT
Soudain la joie
Jean Bouchart d'Orval
Août 2002
Éditions du Roseau
Ça ne marche jamais une deuxième fois
(Extrait du chapitre 1)
Linconscient devient conscient? On arrête dêtre machinal?
Quand on voit quon est machinal, cela cesse immédiatement. On ne peut pas se commander de ne plus être machinal. Mais on peut voir comment on est constamment dans la réaction, en train dagir à partir dun acquis, à partir du connu, à partir de la mémoire, qui est une montagne dimpressions venues des expériences passées. Cest de voir que presque toute notre vie est conditionnements. Cest possible de le voir: non pas dune façon philosophique ou théorique, mais le voir dans les situations les plus banales et concrètes. Nous nous apercevons justement alors quil ny a rien de banal dans la vie. Même les gestes les plus humbles de notre vie sont révélateurs de ce qui est profond.
Vu ainsi, rien nest ennuyant dans la vie. On est constamment en train de jouer son rôle, que ce soit dans de grandes choses ou des petites. La «grandeur» des choses na finalement aucune importance. Cest toujours le même mécanisme qui est à luvre. Jouer au Monopoly ou effectuer des transactions boursières ou immobilières, cest la même chose: tout cela est fondé sur lespoir de gain et la peur de la perte, avec, entre les deux, le calcul.
Cette perspective ouvre un champ sans limite à ce quon appelle la pratique. La pratique, cest maintenant. Comment cela peut-il avoir lieu à un autre moment? Ce nest pas quelque chose qui se déroule entre 7h00 et 8h00 chaque matin; enfin, cest aussi cela, mais ce nest pas quelque chose qui commence à telle heure et se termine une heure ou deux plus tard, alors quon retourne faire autre chose que la pratique. Sasseoir en silence est très beau: on a appelé cela méditer. Cest beau quand cela vient, non pas quand ça ressemble à aller au bureau. Quand vous le faites à partir dun conditionnement, parce que quelquun vous a raconté quil fallait «méditer» deux, trois, six ou douze heures par jour, cest encore dans le cadre de lesprit de gain. Ces méthodes ont amplement montré que tout ce quelles peuvent produire ce sont des êtres à la fois prétentieux et anxieux. Tôt ou tard on finit par voir cela. Ce ne sont pas de tels enfantillages qui libèrent lhomme.
Dans une pratique véritable, il ny a pas autre chose que la pratique et cette pratique est une joie, non un pensum. Patanjali recommande de toujours répéter le nom de Dieu. Les esprits linéaires et timorés se sont mis à marmonner le même mantra toute la journée, alors quil sagit simplement de comprendre que tous les noms quon peut prononcer dans le cours de sa vie sont tous les noms de Dieu.
En fait, rien ne peut nous libérer. Pourquoi? Nous ne sommes pas pris! Cest cela la «technique»: cest de voir cela. Cest de voir, dans des situations concrètes, que nous ne sommes jamais pris. Mais tant quon se raconte son histoire, on vit la vie de quelquun qui est pris et on ne le voit pas. Que peut-on faire?
Il ny a pas de choix là-dedans. Alors nous navons pas à nous inquiéter. La chance, ou la grâce, cest dêtre présent de plus en plus, dêtre à lécoute, de littéralement sentir son intérieur de la même façon dont on peut sentir la caresse de lair sur ses joues ou celle de leau sur son corps. Cest de sentir cela à chaque instant, quand on marche, quand on mange, quand on parle, quand on conduit. Cest de sentir, simplement sentir. On a enseveli cela sous la pensée, qui est devenue très mécanique. Nous vivons des vies mécaniques. Mais vivre dans le ressenti nous ramène immédiatement dans le cur. Dans la pensée mécanique, il ny a pas de cur. Le monde dans lequel nous vivons na pas beaucoup de cur, parce que cest un monde pensé. Lêtre humain pense sa vie. Il pense beaucoup et il dépense beaucoup Tel est notre monde fabriqué, artificiel. Ce monde ne tiendra pas le coup. Ce genre de monde amène une souffrance énorme. Sentir cette souffrance colossale de lhumanité amène une compassion également énorme.
Lêtre humain souffre tout en étant assis sur une fortune colossale. Nous ne voyons pas la beauté que nous gâchons à chaque instant, simplement en pensant notre vie, en essayant de contrôler, en voulant intervenir. Depuis toujours nous évoluons dans lesprit de gain, fondé sur la peur et sur limage. Même au moment où on a cette prétention dêtre sur une voie spirituelle, on veut encore contrôler et arriver à un but. Or, vouloir arriver à un but est une totale non-reconnaissance de la tranquillité.
Ces temps-ci, on dit beaucoup que pour avoir de la joie, du bonheur, il faut savoir accepter les souffrances.
Personne ici ne veut accepter la souffrance. Pourquoi? Parce que la souffrance nest pas dans notre nature. Notre nature est la joie et nous nallons jamais accepter la souffrance. Il ne sagit pas daccepter la souffrance, mais plutôt ce qui est là, la réalité. La souffrance vient justement de la non-acceptation de ce qui est là. Chaque fois quon souffre, cest quon a des problèmes avec la réalité. Tant quon aura des problèmes avec la réalité, on va souffrir. Souffrir consiste à prétendre que la réalité naurait pas dû être comme elle était. Alors, on souffre et on ny peut rien.
Accepter veut dire accepter le fait quil y a de la souffrance; cela ne veut pas dire de rester dedans. Accepter veut dire accepter les transformations de lexistence qui sont intervenues jusquà maintenant et aussi celles qui vont intervenir à partir de maintenant. Ce nest donc pas une résignation bête devant la fatalité de la souffrance. De toute façon, on na même pas le choix. On ne voudra jamais demeurer dans la souffrance. Pourquoi dit-on que pour être heureux il faut accepter la souffrance, sinon parce quon ne veut pas souffrir? Tout ce quon fait, y compris «accepter la souffrance», cest pour ne pas souffrir. Nest-ce pas clair? Il ne sagit donc pas daccepter la souffrance, mais plutôt la réalité. Or, la réalité nest pas souffrante; elle est joyeuse. Tant quon ne comprend pas le mécanisme de la souffrance, qui est refus de ce qui est au nom de ce quon nest pas, on essaie de la combattre: on use de violence dans sa vie et cela ne fait que générer davantage de détresse.
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Évidemment, en cours de route jai acquis toutes sortes de concepts spirituels, notamment en Inde. À un moment donné, nous nous rendons compte que tout cela ne fait que nous surcharger davantage. Toute approche dont lessentiel consiste à vous demander de changer votre manière de vivre afin de devenir libre est un savoir de seconde main. Cest corrompu; cest sans puissance et cela ne va jamais très loin. Cela ne veut pas dire, bien sûr, que votre manière de vivre ne change pas à mesure que la liberté sétale dans votre vie, mais ces changements ne sont pas imposés par une volonté de gain, par un arrivisme, dans la violence et le non-respect de la vie telle quelle est.
Les approches progressives, quelles soient de lInde ou dailleurs, proposent une série dattitudes à adopter et dactes à pratiquer pour enlever ce qui est là et le remplacer par une liberté toute théorique à survenir plus tard. Or, ce qui est là na pas à être enlevé et remplacé par autre chose, car ce qui est là est lexpression même de la liberté. De plus, ces voies arrivistes et à courte vue prétendent faire passer tous les êtres humains par un corridor unique, alors que chaque être humain est un chemin complètement différent.
Bien sûr, tout le monde ne peut pas entendre ce discours et cest bien pour cela que les voies progressives foisonnent et quelles sont même les plus populaires. Nous navons pas le choix de nous y engager ou non, car tout dépend de nos conditionnements; ce que je dis ici nest donc pas une condamnation. Mais il demeure que ces voies ne font que gérer lignorance. Il faut le dire. Quand on voit cela clairement, on ne se sent plus concerné par ce cirque. On le regarde exactement comme on regarde les jouets qui nous amusaient quand on avait dix ans.
Dans la pratique, ce qui fonctionne pour lun ne va pas nécessairement fonctionner pour lautre. Il faut se méfier des techniques et des théories car ça ne marche jamais une deuxième fois. Il ne faut pas confondre la manière dont un être humain a vu la liberté sinstaller en lui avec la liberté elle-même. Un être humain qui est libre de lui-même va généralement communiquer à travers sa personnalité et il évoquera certains éléments de sa vie. Sil est honnête, sil est vraiment libre de lui-même, il ne leur intimera pas de se conformer à une série de simagrées les siennes pour trouver la liberté, car il sait que seule la grâce fonctionne. Sil ne raconte pas dhistoires aux gens, il ne leur imposera pas de passer par là où il est passé lui-même. Pour cela, il faut que celui qui parle soit libre de toute image de lui-même, ce qui est extrêmement rare. À tout le moins, il doit respecter la vie de ceux qui sont devant lui; mais cela aussi est rare. La véritable voie nest pas une voie; cest lhumilité, cest-à-dire lécoute. Mais lego est très friand de tout ce qui fait dormir davantage et cest pourquoi les voies-bonbons sont si populaires.
Entrez par la porte étroite. Large, en effet, et spacieux est le chemin qui mène à la perdition et il en est beaucoup qui sy engagent; mais étroite est la porte et resserré le chemin qui mènent à la Vie, et il en est peu qui le trouvent.
Jésus, selon Matthieu 7, 13-14
On na pas à importer la spiritualité; on doit se regarder soi-même, honnêtement. Tant que vous ne vous regardez pas vous-même, vous aurez beau vous déguiser en lama tibétain, en pape, en sâdhu, en soufi, en chaman, en moine zen ou en extraterrestre, vous nirez nulle part et vous allez toujours refaire la même chose dans votre vie. Tout le cirque spirituel auquel nous assistons nest quune nouvelle façon dajourner lessentiel dans sa vie. Lessentiel cest le Simple. On passe sa vie à ajourner, sans jamais considérer les vraies choses.
Est-il possible darriver à se comprendre?
Absolument! La possibilité nous est donnée tout de suite. Elle nous est offerte à chaque instant. Le cerveau est confus et voit des obstacles là où il ny a que des occasions. Il ny a pas dobstacle véritable; les obstacles sont fabriqués par la pensée. Ils font partie de larsenal de ces soi-disant enseignants spirituels qui ont une affaire à faire marcher et des profits à engranger. Ces enseignants vont vous demander de vous engager avec eux pour des années. Ils vont vous expliquer quil y a des obstacles à enlever et que si vous nêtes pas sérieux (comprendre: si vous ne vous engagez pas avec eux ), vous ne serez jamais libres. Ces tricheurs jouent sur le manque de confiance de leurs dévots.
Jai souvent comme deux voix en moi et je ne sais pas trop laquelle écouter.
Si vous vous taisez, il ny aura plus quune seule voix Demandez-vous pourquoi vous voulez faire telle ou telle chose, pourquoi vous voulez aller à tel endroit. «Quest-ce que je veux aller chercher là?» Cela va vous éclairer. Lego naime pas la pleine clarté: il ne veut pas voir examiner les motivations de nos gestes. Lego se nourrit de prétentions et ne survit que dans la pénombre. Les prétentions agissent sur nous tant quelles demeurent mal éclairées. Dès quelles sont exposées à la pleine lumière du jour, elle cessent dêtre opérantes dans notre vie. Posons-nous la question: «Quest-ce que je veux vraiment?» Ne pas éclairer cette question nous condamne à répéter les mêmes histoires dans notre vie. Si nous allions vraiment investiguer cette question non pas intellectuellement, mais dans laction nous nous épargnerions bien des tourments inutiles. Mais tout participe de linstallation de la clarté: nous apprenons de nos erreurs.
Le mental parle de lintérieur. Il ne sexprime pas par le mur ou le plafond: il parle par la pensée. Souvent on appelle cela la voix intérieure. Mais en faisant des erreurs, on apprend la différence entre lécoute et la pensée. On devient peu à peu plus habile dans sa vie. À un moment donné, certains désirs ne nous viennent plus. Certains jouets ne nous amusent plus. On na pas besoin dun programme pour cela. Certaines choses ne nous viennent plus, mais non par restriction ou agitation; cela luit dans une profonde compréhension. Comprendre intellectuellement est nécessaire, mais non suffisant. La vraie compréhension vient dun contact direct avec le réel. Sil persiste la moindre distance entre celui qui connaît et ce qui est connu, il ne peut y avoir de connaissance véritable. Il ne doit plus y avoir dintermédiaires. Il ny a que cette véritable compréhension qui fonctionne et cela ne peut être réduit ou assimilé à une voie en particulier: on ne peut en faire un programme, un menu de choses à penser, à ne pas penser, à exécuter ou à ne pas exécuter. Tout cela est vraiment trop puéril!
Cette véritable compréhension peut prendre des années à sinstaller, mais peut-être aussi seulement quelques semaines, qui sait? Mais cest quelque chose à voir à chaque instant. Quand on est passionné par quelque chose, on apprend vite. Si nous étions vraiment passionnés de paix, cela nous viendrait très vite. Mais nous croyons encore être attirés par autre chose dans sa vie. Nous estimons encore quil y a dautres désirs que celui de la tranquillité. Tant quil semble y avoir autre chose que la tranquillité à notre agenda, il y aura ajournement et il ny aura pas de paix.
Il faudrait donc éliminer tous les désirs?
Non! Il suffit de les éclairer. «Quest-ce que je désire vraiment?» Cest merveilleux, un désir. Cest un parfum de joie qui nous vient. Mais tant quil nest pas éclairé, on est confus: on croit que cest telle chose qui nous attire, mais en réalité on veut tout simplement être tranquille. Quand les désirs sont éclairés, on nest plus pris par aucun dentre eux. Si lobjet désiré est là, cest merveilleux; sil nest pas là, cest merveilleux. Cest déjà merveilleux avant que lobjet ne se découpe par rapport à larrière-plan. Il ny a pas dindifférence non plus. On vit; on nattend plus pour vivre. On nest plus en train de sacrifier quoi que ce soit aujourdhui pour pouvoir vivre mieux demain. On vit et cela se fait maintenant. On nattend pas que la pensée ou laction nous amènent le bonheur. Cest plutôt le contraire. À partir dune profonde richesse intérieure laction simpose.
Ce nest pas la pensée qui amène la tranquillité, cest la tranquillité qui éclaire la pensée et laction. Si la vision est généreuse, la pensée sera généreuse et laction aussi. Nous vivons alors une vie qui a de lenvergure plutôt que des restrictions. Nous ne grelottons plus chaque fois que quelquun dit quelque chose sur nous ou chaque fois quun de nos désirs est contrecarré. Pourquoi ne pas vivre avec ampleur, exubérance et générosité? Notre structure est faite pour vivre ainsi. Nous pouvons sentir cela dans notre corps. Cest un outil merveilleux pour cela, car il ne ment pas. Le mental, lui, peut mentir très facilement.
Nous pouvons apprendre à sentir la restriction dans notre corps. Cela peut nous éclairer. Quand plusieurs possibilités se présentent, nous pouvons nous visualiser dans chacune dentre elles et sentir comment le corps réagit: est-il dans lexpansion ou dans la contraction? Y a-t-il lutte? Nous cessons alors dimaginer notre vie; nous la vivons. Nous jouons le jeu clairement. Il ny a rien à refuser, sauf ce qui ne nous convient pas sur le plan pratique. Mais psychologiquement il ny a rien à refuser.
Une fois cela bien en vue, alors on peut dire que la voie est super-large et non pas étroite. Le chemin semble étroit et resserré tant quon est encore dans ses pensées. Aucun des éléments de notre vie nest contraire à cette voie. Tout est occasion. Ce quon est en train de faire maintenant, cest cela le chemin et rien dautre. Ce qui est là dans notre vie nest pas là par hasard: cest cela même quil convient de faire, mais clairement. Rien nest le contraire de ce que nous sommes. Nous ne pouvons pas ne pas être sur le chemin, sauf dans nos fantasmes et dans les théories fumeuses. Cest seulement dans nos élucubrations mentales quil y a le chemin et, à lopposé, ce qui nest pas le chemin. Que nous le voulions ou non, que nous le sachions ou non, nous sommes toujours sur le chemin. Nous sommes toujours en train deffectuer nos expériences. Cest quand cela devient plus clair que nous disons: «Je suis sur la voie.»
Cest merveilleux: il ny a rien dexclus dans notre vie. Si on est marié, on na pas à divorcer; si on nest pas marié, on na pas besoin de le devenir. Les riches nont pas besoin de devenir pauvres. Ce nest pas nécessaire de vivre dans un taudis pour être spirituel. Si on est pauvre, ce nest pas nécessaire de devenir riche non plus. Lenvironnement quil nous faut cest celui que nous avons. Du point de vue de la liberté, aucune situation nest a priori meilleure quune autre. Tant quon pense quun état dêtre est mieux quun autre en valeur absolue, cest quon na rien compris. Lidée nest pas daméliorer son histoire, cest de la voir comme une histoire. On na plus de problème avec la réalité. Il ny a tout simplement plus quelquun qui pourrait avoir un problème et se plaindre. Cela ne vient plus. À partir de là on peut jouer.