LA DILIGENCE DIVINE
Jean Bouchart d'Orval
Éditions De Mortagne
1995
(extrait)
TIBBIT'S HILL
La colline du ravissement
Te souviens-tu de Tibbit's Hill? Octobre s'était posé sur la colline avec toute la douceur qui est de mise en cette saison. Il n'en finissait plus de raconter notre histoire à tous, celle de la Vie, tandis que nos pas nous menaient au lieu de sa célébration: le ciel, la terre, l'air, les eaux, la lumière!
Le ciel, il s'était rapproché de nos têtes. La grâce! La terre, elle, ne nous laissait pourtant jamais d'une semelle. Comme elle sentait bon, la terre! La présence! L'air, tiède et complice de notre ravissement, arrondissait le bruit de notre marche et nous acheminait les essences mélangées des bois. L'offrande! Au loin, le lac Brôme s'était arrêté, dans une accalmie attentive. Le suspens étale des eaux semblait renvoyer le silencieux écho de quelque voix infiniment secrète. L'accueil! La lumière, délicate et subtile en cette saison, s'était installée dans la forêt. Les formes, les couleurs et les ombres: elle les faisaient toutes surgir, sans coup férir, par sa seule présence. La fête!
Le chemin était devenu l'occasion. Nous avancions, recueillis mais légers, dans le surgissement des formes, dans la mouvance du vivant. Nos propos presque insouciants venaient parfois apporter un relief au silence intime et chaleureux qui donnait le ton. Mais il y avait surtout, au milieu de cette cathédrale de ramures, une attention qui allait de soi. Nous étions fondus, confondus dans l'attente ravie et dans l'écoute respectueuse. Cela ne se disait pas, ne s'expliquait pas. Cela était.
La Merveille semblait s'amuser dans l'éclair de nos yeux, encore celée mais à peine, comme prête à éclater en mille bénédictions. Peut-être dansait-Elle ainsi parce que nous ne l'avions pas encore effarouchée en tentant de l'interpeller? Peut-être se sentait-Elle rassurée dans la pause de notre recueillement? Toujours est-il qu'Elle ne s'était pas retirée, malgré la montée de notre apparition. Elle ne s'était pas dérobée, bien que devinant nos pas. Aujourd'hui, oserai-je la nommer? Le peut-on seulement? Tentative ridicule, comparée à Elle, et ultimement frustrée quand on s'y accroche, mais pourtant sans cesse renouvelée et si précieuse pour la pensée en marche.
Étrange procession dans le bruissement de l'Être, nous allions donc ainsi sans but, sans raison, malgré tout en chemin vers Moins nous y pensions et plus la Merveille occupait le champ de notre conscience: il y a l'Être. Peut-être la Merveille se dévoile-t-elle mieux dans le retrait croissant de cette saison que dans l'éblouissement du printemps? Sans doute la disparition de tout avènement nous laisse-t-elle seuls avec Ce qui, en tant que Lui-même, n'advient jamais? Comme il est aisé, en mai, de clamer bien haut l'existence de toutes les créatures de la vie! Mais une telle clameur rencontre sa défaite en décembre. Les créatures s'usent en leur déploiement même et leur apparition annonce déjà leur fin. La Merveille, Elle, ne se consume jamais; les saisons ne l'égratignent même pas. Le temps ne l'érode pas. Les choses de l'été étaient; elles ne sont plus. Mais au cur de leur surgissement comme au milieu de leur abolition, il y a l'Être.
Les formes sont. Merveille. Les formes ne sont plus. Merveille. Le penseur pense. Quelque chose ou quelqu'un produit ces formes et les rappelle à soi: l'Être. Ce qui dispense ainsi l'existence s'abîme lui-même dans son élan dispensateur, car nous ne percevons alors plus que l'étant. L'Être s'occulte en étant quelque chose ou quelqu'un. Il se retire en tant qu'Être chaque fois qu'il se manifeste en tant qu'étant. La Merveille est que l'étant est. L'humain est que nous savons comment il est, où il est, quand il est, combien il est, mais que nous savons rarement qu'il est. L'Être est désormais en vue. Pourtant, dès qu'il est en vue, il est, il advient et s'évanouit donc dans un étant subtil. Penser l'Être, c'est en faire un nouvel étant. Un étant suprême, peut-être, mais tout de même un étant. C'est cela, la religion. Quand on est las de penser à l'étant, on réfléchit à l'Être, on pense en direction de l'Être. Mais quand la pensée vers l'Être parvient à maturité, c'est-à-dire quand elle cesse mais qu'on persiste à demeurer avec la Merveille, ce qui est le propre de la méditation, alors on laisse venir à soi la pensée de l'Être. S'agripper à la pensée vers l'Être, c'est l'arrogance de la pensée. S'abandonner à la pensée de l'Être, c'est son humilité. Dans l'arrogance de la pensée se tapissent et mijotent l'espace et le temps, c'est-à-dire la petitesse et la souffrance. Dans l'humilité de la pensée, il y a l'Étendue et la Joie. L'Être s'abolit en dispensant l'étant; par un juste retour des choses, la pensée en chemin vers l'Être s'abolit en sa faveur.
Le Jeu de l'Être dépose les formes dans l'espace et les lance dans le temps. Un beau jour, la pensée, lasse de sa course folle dans le cirque des formes, pense au fait que celles-ci existent. Mais le fait que l'étant existe n'est pas encore l'Être lui-même. Celui-ci ne peut pas être perçu par un observateur qui ne se fondrait pas en Lui, mieux, qui ne serait pas Lui. «Nul ne peut voir Dieu et vivre», disait-on naguère. La claire vision de la réalité, dépouillée d'un observateur devenu inutile et même nuisible, est une expérience d'un tout autre ordre que ce à quoi nous nous sommes habitués; habitués au point de ne pouvoir même imaginer qu'il existe une autre façon d'être conscient. Quand l'insistance de l'attention permet à l'essence de tout objet et de tout phénomène de briller, alors ce qui est connu est ce qui connaît. Au terme de la persistance méditative, il n'y a, à proprement parler, rien à connaître. Seule la Pure Conscience luit, sans égard à quelque modification ou à quelque forme que ce soit.
Penser à l'Être demeure périlleux, car, privé de l'expérience directe, on y réfléchit comme à quelque chose qui est; telle est notre limitation habituelle. Or, l'Être n'est pas. Notre langage se nourrit constamment de l'apparence dualiste de l'existence et c'est pourquoi toute formulation peut ouvrir une révélation, mais aussi cacher un piège. L'Être est le Grand Vide, Celui qui n'est pas. Telle pourrait être la parole qui nous entretient de l'Être, au terme d'une méditation sur l'étant. La parole qui dit l'Être demeure paradoxale elle doit l'être pour l'homme qui cherche quelque chose, mais elle devient le chemin, l'occasion, pour celui qui laisse venir à lui la vérité simple et bouleversante qu'il y a l'Être.
La pensée de l'Être se soutient d'elle-même, elle est autolumineuse. Ce n'est plus la pensée, c'est l'Être. Une telle pensée de l'Être ne peut être mise en demeure de se produire, elle ne vient pas récompenser un effort de l'homme, elle ne couronne aucun processus. Est-ce la Transcendance? Sans doute, mais c'est aussi, complètement et simplement, tout ce que nous voyons, entendons, sentons, pensons, rêvons. L'Être est l'Incomparable, mais il est aussi le Même. Il est L'Être-qui-est-l'être-de-l'étant-qui-est-l'étant. Ce qu'on retire de Lui, c'est encore Lui. Ce qu'on Lui ajoute, c'est encore Lui. Ce qui ne fait pas partie de Lui, c'est toujours Lui. Mais surtout il est nous, il est Nous!
La Merveille nous avait rejoints sur Tibbit's Hill. Nous venions d'être reçus, accueillis et ennoblis dans l'éclaircissant repos de Celui qui n'est pas. Que restait-il à dire? Quoi faire de plus? Rien de plus. Simplement, les choses humaines; car l'Incomparable est humain dans l'être humain. Nous cheminions, un torrent silencieux inondait les curs, l'éclair bondissait dans nos yeux, la joie simple d'exister frémissait au bout des doigts. Là-bas, les enfants faisaient leurs choses d'enfants: ils s'amusaient et se roulaient dans les feuilles mortes. Les adultes accomplissaient leurs choses d'adultes: ils travaillaient, échafaudaient des plans, discutaient sérieusement et enviaient secrètement les enfants. La douce lumière d'octobre glissait sans bruit sur tout et sur tous; elle s'insinuait partout, élevant les formes de l'Être dans le surgissement de leur apparence de formes.
Nous, nous étions nous, dans un splendide refus d'être autre chose que nous. Le non-dit en nous, entre nous et autour de nous avait de quoi rendre insignifiant tout le dit de toute la terre. Ne sommes-nous pas l'Incomparable?