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Jean Bouchart dOrval
Article publié en 2004 dans le numéro 70 (« Soufrance et libération ») de la revue 3e Millénaire
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LA FONTE DES NEIGES
À l'époque où je hantais un certain ashram de lHimalaya, javais noté que, le lundi, presque tout le monde semblait plus à laise, détendu et disponible, même si très peu osaient ladmettre. Pourquoi ? Parce que lundi était jour de congé : il ny avait pas de satsang ce jour-là, pas de programme. Hormis quelques psychopathes notoires, la plupart des gens vivaient alors leur liberté plutôt que de penser à la libération et den discourir de manière interminable. Quelques amis et moi avions plusieurs fois noté la tension très palpable à l'intérieur d'un rayon de quelques kilomètres de lashram. Le médecin de la clinique locale avait même confié à l'un dentre nous que, à son grand étonnement, nous souffrions presque tous de stress, un diagnostic pour le moins inquiétant pour un lieu de méditation Impossible de continuer à faire semblant de ne pas voir lhippopotame assis dans le salon ! De plus en plus, les écailles me tombaient des yeux et je ressentais fortement la misère colossale refoulée derrière lobséquiosité des disciples et les flagorneries de leur idole à barbe blanche. Notre fébrile agitation était certes savamment entretenue par celui qui, en avant, posait au libérateur, mais cétait nous, avec nos misérables demandes, qui lui donnions ce pouvoir.
Le ridicule de ma démarche était devenu beaucoup trop évident. À peu près à la même époque, jai eu la chance de commencer à côtoyer deux êtres particulièrement respectueux de la vie et sans programme de libération future : ces amis exprimaient clairement, par leur présence et leur parole, ce que je pressentais. Aucune cour autour deux, aucune mise en scène, aucune vanité, aucun cirque. Quelle joie ! Quest-ce donc qui libère lhomme ? La souffrance ? Elle na jamais libéré personne ; la souffrance fait souffrir. La religion ? Un sage ? Un programme, une technique, la méditation, la prière, la motivation, la patience ? Soyons un peu réalistes : rien de tout cela na jamais libéré lhomme, sinon ça se saurait et ça se serait répandu sur terre, depuis le temps que tout le monde est pris par ces sempiternels fantasmes. La vérité est que rien ne libère lhomme. Ce qui nest pas libre ne pourra jamais le devenir ; la liberté, elle, ne peut jamais devenir quoi que ce soit dautre quelle-même. Dans un regard désencombré, il ny a pas de place pour la moindre démarche de libération. Vouloir devenir libre cest encore vouloir. Or, vouloir cest toujours vouloir autre chose que le réel. Nest-ce pas là lessence même de la souffrance ? Quest-ce que souffrir sinon entretenir une distance entre le réel et un imaginaire ? Plus grande est cette distance et plus énorme est la souffrance ressentie. Les stratégies interventionnistes exigent dexciser certains éléments de sa vie afin de trouver la tranquillité et la liberté. Elles nous enjoignent de changer nos habitudes, notre manière de penser, notre alimentation, notre sexualité, de nous purifier, de nous améliorer, de mériter le prix à venir. Elles reposent toujours sur le leurre dune transformation personnelle délibérée. Comment être libre alors quil ny a personne ? Que voulons-nous dire au juste par « je » ? Soyons très attentifs ici. Ce que nous entendons par « je » nest quun amoncellement de caractéristiques, dimpressions mentales, de désirs, de peurs et de concepts, tout ce que nous sommes convenus de nommer la personnalité. Nous dépensons chaque jour une énergie monstrueuse pour faire semblant de croire à la façade virtuelle derrière laquelle sagite un magma déléments mémorisés. Est-ce que cela peut devenir libre ? Les habiles politiciens à la tête des ermitages modernes, ces hauts lieux de lâge des ténèbres actuel, savent discourir de la grâce et appuyer leurs arguments avec dhabiles citations et de jolies anecdotes, mais cest chaque fois pour mieux récupérer leur public hébété et lenfermer davantage dans linfantilisme dune progression spirituelle personnelle. Regardez bien les adhérents, interrogez-les, observez leur vie : vous reconnaîtrez larbre à ses fruits. Si vous avez la capacité de vous épargner cette colossale perte de temps et dénergie, cest un grand bonheur : remerciez-en le ciel. Mais si vous sentez quil vous faut suivre lenseignement de quelquun (ou, dans les cas aigus, propager cet enseignement), adopter une manière de vivre particulière, une idéologie, si vous êtes convaincu quil vous faut vous libérer, alors vous devez le faire et en remercier aussi le ciel. Cest votre chemin à vous pour finalement comprendre quil n'y a pas de chemin. Sur ce plan, on peut alors dire exactement le contraire de ce que nous disions plus haut : il ny a jamais de perte de temps ou dénergie. Tôt ou tard vous verrez que vous navez jamais eu le choix de quoi que ce soit dans ce que vous appelez votre vie. Ce qui est arrivé naurait pas pu arriver autrement et de toute façon il ny a jamais eu personne pour choisir. Cest comme en physique, où on ne considère plus vraiment quil existe des particules : il n'y a que des processus. La simplicité est possible : vivre sans prétention, sans arrogance et sans but. Au lieu de sexténuer à vouloir corriger son corps, son mental et sa vie, on demeure simplement admiratif de la vie telle quelle est, tout à fait recueilli. On reste dans létonnement silencieux plutôt que de le piétiner avec des réponses et des tâches à accomplir.
Le changement profond dans la vie d'un être humain est la conséquence de la tranquillité et non linverse. Quand la tranquillité descend sur nous comme la foudre, elle brûle sur le champ presque toutes les impressions mentales qui perpétuaient jusque-là lillusion d'un quelconque soi-même. Lexpression de cette paix va par la suite se concrétiser et sarticuler selon nos caractéristiques corporelles, mentales et intellectuelles. Quand la lumière pénètre le cerveau de manière plus discrète, bien quil sagisse de la même lumière, les impressions mentales demeurent latentes et resurgissent à la moindre occasion. Cest graduellement quelles sestompent, quand on les confronte à la réalité. Cela donne limpression dun cheminement vers la lumière, mais ce qui est progressif cest la fonte des résidus mentaux laissés par toutes nos fabrications antérieures. Cest ici que la pratique dun art ou d'une technique trouve naturellement tout son sens. Mais soyons clairs : ce nest pas la fonte des neiges qui amène léclat du soleil printanier ! La tranquillité, ou la joie, est sans cause, impensable, inatteignable, sans chemin, sans maître, sans autorité. Dans cette paix on ne souhaite pas de changement, on ne souhaite même pas la tranquillité ; on ne souhaite que ce qui est là. Sinon, quel genre de tranquillité est-ce là ? Une malhonnêteté courante nous porte à faire semblant de croire que si nous ne nous prenons plus pour de misérables individus en train dopérer des choix et de décider de notre vie, il ne va plus rien se passer. Cest là une vieille tactique éculée pour continuer de prétendre à un soi-même. La vie est pur dynamisme : il n'y a rien de statique, sauf dans nos images. La joie est le parfum même de l'existence et il n'y a rien à faire pour y arriver. Désirer des choses pour soi, vouloir se changer, saméliorer, se libérer, devenir réalisé, tout cela nest que peur et refus de ce qui est là. Un être qui vit la liberté intrinsèque et qui ne se prend pour personne ne peut que pointer cela en vous. Mais si on tient à vous libérer, si chaque jour on met lourdement laccent sur un but et un chemin, alors vous pouvez justement passer votre chemin et vous ny perdrez rien. Pendant tout le temps où un petit tourbillon dans votre cerveau se prend pour quelquun qui doit se libérer ou pire encore pour quelquun de libéré en réalité vous ne faites quassister à cette agitation. Le désir de libération ou de quoi que ce soit, cest pareil ne fait que brouiller la surface dun lac profondément et à jamais tranquille. Les approches interventionnistes tentent de régler un problème inexistant. Les faux gurus se sentent très menacés par cette vérité et ils défendent leur gagne-pain en argumentant que lêtre humain ne sait pas cela et que, pour le savoir, il doit suivre le chemin dont ils détiennent le brevet. Eh ! bien, non ! Vous avez besoin de suivre une démarche uniquement si vous le croyez : dans ce cas-là cest vrai, mais cest vous qui le construisez. Bien sûr, cela remet profondément en question tous ces enclos modernes où on va se parquer pendant des années pour méditer, se purifier et devenir réalisé. La liberté commence par la liberté, non par lesclavage. Comment vivez-vous quand vous ne suivez aucune démarche, quand vous ne choisissez aucun point de vue, quand vous nadhérez à aucune doctrine, quand vous nadoptez aucune attitude pour faire face à ce qui est là dans votre vie ? Comment vous sentez-vous quand vous ne portez plus rien ? La souffrance est toujours un symptôme. Aucune chose ni aucun événement ne sont en eux-mêmes porteurs de souffrance. Cest uniquement quand on se localise, quand on se met en situation par rapport à ce qui est perçu, que la misère apparaît. Et alors quelle misère ce peut être ! Il ny a de réel que le pur regard et ce regard est impersonnel, vivant, dynamique, profondément tranquille et joyeux. Nous pouvons passer notre vie à prétendre être quelquun de malheureux, quelquun dheureux, quelquun de pris, quelquun qui chemine, quelquun de libre, mais tôt ou tard, dans un moment de distraction, la beauté nous rattrape. Alors, quallons-nous encore construire ?
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