L'HYMNE DES ORIGINES ET LA FIN DES TEMPS

Jean Bouchart d’Orval

(Article publié en 1997 dans le numéro 43 de la revue 3e Millénaire)

Cet univers, le même pour tous, aucun des dieux ni des hommes ne l'a fait, mais il était, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant avec mesure et s'éteignant avec mesure.
Héraclite

Les histoires de fin des temps reviennent périodiquement exciter l'imagination des humains qui vivent dans le temps. Quoi de plus normal? Mais, mieux que les prophéties et tout ce qui est anecdotique, le pressentiment de l'intemporalité parfois nous atteint. Même si cette intuition ne luit qu'un bref instant, elle n'en laisse pas moins une impression bouleversante. C'est de ce pressentiment et de cette impression rémanente que procède la recherche d'absolu en nous. Cette quête d'absolu en tout être humain, qu'il le sache ou non, demeure ce qu'il y a de plus profond. L'engouement pour «la fin des temps» n'est qu'un symptôme de la quête d'absolu.

Rechercher la résolution de l'énigme de l'univers dans une fin des temps de nature événementielle ou dans une origine historique dénote notre difficulté coutumière de nous arracher au monde de la cause et de l'effet, d'échapper à l'explication horizontale de ce qui nous semble «arriver». Mais les visionnaires qui ont incarné la Tradition à toutes les époques et dans toutes les contrées, ceux qui ont reconnu cette maladresse et se sont sentis habités par la verticalité, ceux-là ont vu clair et quelques-uns l'ont exprimé. Le Rig Veda, sans doute le plus ancien recueil de textes spirituels qui nous soit parvenus, chante les «origines» dans un hymne justement appelé Hymne des Origines.

HYMNE DES ORIGINES

(Nâsadya sukta)

Il n'y avait alors ni le non-être ni l'être.

Il n'y avait ni espace physique ni espace subtil.

Qu'est-ce qui voilait Cela, qu'est-ce qui l'abritait?

Qu'était l'Eau sans fond et impénétrable?

Il n'y avait ni mort ni même immortalité,

Il n'y avait alors aucune manifestation de la nuit et du jour.

Ce Un respirait sans souffle, mû de soi-même.

Qu'y avait-il d'autre que Cela? Quel délice supplémentaire pouvait-il y avoir?

Au tout début, des ténèbres recouvraient les ténèbres.

Cette Étendue indistincte était tout.

En ce temps, ce Non-né vacant, ce Un tout-puissant,

Émergeant, apparu par le pouvoir de l'Ardeur.

Au début, se développa une sorte de Désir,

Qui fut le tout premier germe de la pensée.

Cherchant avec sagesse au plus profond d'eux-mêmes,

Les visionnaires découvrirent le lien entre le manifeste et le non manifeste.

Leur cordeau était tendu à l'horizontal.

Quel était le dessous, quel était le dessus?

Il y eut des porteurs de semence et de puissantes forces;

En bas était l'Instinct, en haut la Grâce.

Qui sait en vérité? Qui saurait annoncer ici

D'où est apparue cette création, d'où elle a été lancée?

Même les dieux sont en deçà de cette émergence.

Qui peut dire d'où elle émane?

Cette création, d'où elle émane,

Si elle est tenue ou si elle ne l'est pas,

Celui qui l'imprègne dans l'espace le plus subtil

Le sait sans doute, ou peut-être ne le sait-il pas…

(Rig Veda X, 129)

Cet hymne du visionnaire védique projette une lumière si pénétrante sur «l'origine» qu'il peut servir de fondement à notre vie toute entière. On n'y livre pourtant aucune information, on n'y fait aucune annonce tonitruante qui puisse faire la une des journaux… Le ton est la sobriété. Mieux, il est résolument à l'interrogation plutôt qu'à l'affirmation. Non pas que le visionnaire soit ignorant; au contraire, c'est justement parce qu'il sait tout ce qu'il y a à savoir qu'il maintient la fenêtre ouverte, dans une attention en suspens qu'il n'ose effaroucher avec des dogmes vociférants. Il ne nous brosse pas le tableau d'un quelconque personnage épique à donner en pâture à la pensée. Il n'y avait ni le non-être ni l'être: rien auquel on puisse penser. Aucune image ne tient. L'hymne semble parler à l'imparfait, mais en réalité il n'y a pas de temps pour ce qu'il y a à l'origine. Quel temps pourrait bien conjuguer ce qui renferme le temps en soi? On pourrait tout aussi bien lire l'Hymne des Origines au présent, car l'origine n'est pas un événement de l'espace-temps; c'est l'unique réalité ici-maintenant. Peut-être bien que l'infinitif serait le plus approprié…

Ce que le visionnaire met en relief, c'est l'inaptitude de quelque concept que ce soit à cerner la réalité de l'Origine. Pour les besoins de la communication, il le nomme «ce Un» (tad ekam). Mais qu'est-ce que ce Un alors qu'il n'y avait «ni le non-être (asat) ni l'être (sat)»? La scène ne saurait être plus vacante: pas de créateur, pas d'espace, pas de temps, pas d'être ni de non-être! Le manifeste ne provient pas d'un quelconque non-manifeste, comme si les deux étaient d'abord séparés, comme si l'un n'était pas l'autre. Nos concepts d'être (sat) et de non-être (asat), ainsi que ceux de mort et d'immortalité se réfèrent aux choses, subtiles ou grossières, à tout ce qui peut exister ou ne pas exister. Nos concepts d'existence et de non-existence s'avèrent tout à fait inapplicables à l'Absolu. Existence, pure existence, immortalité, tout cela n'est qu'images, même si ces images s'avèrent parfois utiles. Pourquoi Cela aurait-il besoin d'être immortel quand il n'y a que Cela ? L'intellect, qui ne fonctionne qu'en fonction des «choses» saisissables par un observateur particulier dans un espace et un temps donnés, peut-il saisir Cela, ce Un, «cette Étendue indistincte» ? Dans le cadre du langage, toujours dualiste, le visionnaire védique tente d'amener l'intellect devant l'Immensité ouverte, devant l'Étendue béante, là où il ne peut que subsister une attention silencieuse, qui est l'essence de cette Étendue. Les faciles spéculations linéaires des philosophes occidentaux d'après-guerre sur l'existence et l'essence ou celles sur l'être et le néant tombent toutes ridiculement court devant une Réalité dont ni une affirmation ni une négation peut même égratigner la surface.

L'univers ne vient ni de quelqu'un, ni de quelque lieu, ni de nulle part; c'est pourquoi il ne va ni vers quelqu'un, ni vers quelque lieu, ni nulle part. Il ne vient pas plus du néant, qui n'est qu'un concept intellectuel. La non-existence est donnée avec l'existence et aucune des deux ne «vient» de l'autre. L'image de l'eau est suggérée. Elle est à la fois nulle part et partout, à la fois visible et invisible, avec et sans forme. Elle suggère quelque chose qui n'aurait aucun opposé et tend donc à approximer «ce Un». C'est la pensée fragmentaire qui s'évertue à chercher «autre chose», à vouloir expliquer. Pour expliquer, il faudrait pouvoir amener une autre réalité. Or, comme le chante l'hymne, «Qu'y avait-il d'autre que Cela? Quel délice supplémentaire pouvait-il y avoir ?»

Pourtant, il y a l'univers manifesté… Quelle est donc cette merveille? C'est l'émergence de «ce Non-né vacant». Comment émerge-t-il? Par le pouvoir de l'Ardeur (tapas). La manifestation de la Vie est l'expression de cette densité, ou ferveur, du Un. Il faut se laisser toucher par ce que ce mot évoque, car aucune autre explication n'est possible. Il n'y a pas là uniquement un processus accompli une fois pour toutes au «début des temps», mais bel et bien une donnée essentielle, indélébile et actuelle de la Réalité unique. Le visionnaire précise immédiatement qu'il se profile une sorte de Désir (kâma) derrière la manifestation et que là est le lien entre le manifeste et le non-manifeste. Le mot kâma signifie désir ou amour. Le désir dont il est ici question ne concerne pas une chose ou une personne; c'est plutôt l'ouverture essentielle du Un, ouverture qui seule permet l'existence de tout ce qui existe. Un autre mot pour ouverture serait liberté. Mais ce mot, dans notre langage courant, fait tellement référence à une personne qu'on ose à peine l'employer dans le contexte actuel. C'est parce que c'est possible et que «ce Un» est absolument sans limite que les êtres existent. C'est aussi par la même évidence qu'ils n'existent pas.

L'hymne conclut sur une série d'interrogations ou plutôt de portes ouvertes qui sont à l'image même de ce Un. L'univers tel qu'il se manifeste devient possible par la question ouverte. L'hymne se termine sur l'ouverture suprême, car celui qui sait ne sait pas quelque chose. La conclusion n'est pas le renoncement à la connaissance, c'est la réalisation que «l'Origine» ne peut être connue comme on connaît quelque chose; c'est Cela qui demeure quand tout ce qui peut être perçu et nommé comme autre que soi s'est effacé et résorbé dans Cela.

Pour les besoins de la communication, le texte semble nous parler d'un événement passé, mais ce dont il est question est proprement intemporel. Il y a Cela. On ne peut évidemment se référer à un début avant le temps. Tout Cela, ce Un, y compris sa manifestation que nous appelons l'univers ou le monde, tout Cela est donné en bloc, dans un Moment unique et sans second. C'est pourquoi Ce qui est à l'origine de l'univers est aussi Cela qui le soutient et cela qui le détruit et le transforme. L'offrande créatrice n'est pas séparée du support de la création; c'est la même Réalité, dans un même Moment. L'hymne au «Support cosmique» (skambha), tout particulièrement les trois strophes reproduites ici, font étrangement écho à l'Hymne des Origines.

Comment se fait-il que le vent ne cesse de souffler?

Que la pensée ne se repose pas?

Pourquoi les eaux, qui cherchent à atteindre la vérité,

Ne cessent-elles jamais de s'écouler?

Le grand prodige au cœur de l'univers

S'active à la surface de l'Étendue, grâce à l'Ardeur.

Les dieux, quels qu'ils soient, prennent appui sur Lui

Comme les branches d'un arbre sur le tronc.

Lui, auquel les dieux apportent sans cesse

Un tribut incommensurable dans l'espace fini

Avec les mains et les pieds, par la parole, par l'ouïe et par le regard

Parle-moi de ce Support: quel est-il?

(Atharva Veda X, 7, 37-39)

L'Hymne des Origines est donc aussi l'Hymne de la Réalité, ce qui veut dire telle qu'elle est maintenant. Il entrouvre la porte sur le lien entre le non-être et l'être, entre ce Un et tout ce qui évolue dans le devenir. On nous dit que les visionnaires ont découvert ce lien et que leur cordeau s'étend à l'horizontal, ce qui signifie entre le non-être et l'être. «En bas était l'Instinct, en haut la Grâce»: cette phrase courte mais puissante révèle l'intuition profonde du visionnaire sur le mécanisme de la création de l'univers mais aussi sur celui de la libération de l'homme. L'univers est Pure Conscience et à travers les mécanismes de perception de cet univers, notamment le système nerveux d'un être humain, sa nature véritable brille, tout en étant recouverte par l'impression illusoire d'exister en tant que personne, comme une entité séparée du Tout.

Nous ne pouvons faire disparaître cette couche d'ignorance de la façon dont nous visons un but, car tout ce que nous pouvons viser est encore quelque chose et ne saurait être ce Un. La seule manière consiste à observer que nous sommes déjà ce Un, ce qui veut dire aussi nous mettre à agir en tant que ce Un. Il n'y a pas de chemin vers ce que nous sommes déjà! Il n'y a qu'à le voir et vivre en conséquence. Agir sans intention personnelle, demeurer détaché des fruits de l'action, méditer sur notre nature véritable, tout cela fait référence à l'absence d'entité personnelle; c'est là non seulement le cœur mais la totalité de la spiritualité. C'est le message fondamental des Upanishads, de la Bhagavad Gita, des Yogas Sutras de Patanjali, de l'Advaïta Vedanta (la vision non duelle), de l'enseignement du Bouddha et de tous les grands textes spirituels authentiques non seulement de l'Inde mais de la terre entière.

Telle est l'essence même de l'Hymne des Origines: le don, le sacrifice, la grâce. Le Veda accorde une importance extraordinaire au sacrifice, à l'offrande (yagya ). Notre tradition judéo-chrétienne aussi s'y réfère abondamment: la notion d'offrande revient souvent chez les Patriarches et dans la vie du Christ. Dans la formulation védique, il est beaucoup question de rites sacrificiels, d'oblations, d'incantations, de formules, etc., comme dans toute religion, mais tout cela puise son origine dans l'essence de l'offrande. C'est ainsi que le rite de célébration eucharistique de l'église catholique romaine demeure, aujourd'hui encore, fondé sur la réalité de l'offrande.

Le Veda nous entretient de quelque chose de beaucoup plus profond que ce qu'ont pu y voir les érudits qui l'ont d'abord présenté, traduit et commenté. Les «experts» universitaires y ont surtout vu des rites à des divinités diverses, représentant la plupart du temps des forces de la nature. On s'est vite empressé de conclure à une sorte de religion primitive et «polythéiste». Tant qu'on n'accède pas à l'expérience directe de «ce Un», le Veda ne révèle pas son secret. Quand on connaît la nature humaine, il n'est pas difficile de croire que ce qui devait être à l'origine des rites de célébrations de «ce Un» est effectivement devenu, au fil des générations, un ensemble de rites plutôt vides et un outil de domination pour la caste des prêtres, les brahmanes. C'est d'ailleurs ce qui a entraîné le rétablissement d'une spiritualité authentique par le Bouddha et par de nombreux autres réformateurs à l'origine du Vedanta. Bouddha est venu rétablir la vérité originelle du Veda, celle-là même que prétendaient célébrer les prêtres arrogants de son époque à la spiritualité dégénérée. Jésus est venu rétablir la même vérité, à l'origine de l'enseignement des Patriarches et de Moïse et que prétendaient aussi suivre les prêtres non moins arrogants d'une spiritualité non moins dégénérée. La dégénérescence des civilisations traditionnelles commence toujours avec la réification du sacrifice, avec la cristallisation et la banalisation des rites et des concepts. Très souvent, cela a coïncidé avec le passage d'une tradition orale vers une tradition écrite, c'est-à-dire lorsque l'accent repose lourdement sur des formulations et des représentations particulières devenus des absolus. Chaque fois que la spiritualité authentique tombe dans l'oubli, un ou des maîtres reviennent faire briller la lumière sur terre.

L'offrande est un thème central de la Tradition et il est dominant dans le Veda. C'est par l'offrande que l'univers est créé et est maintenu. Rien dans le monde ne peut naître sans l'offrande, sans le sacrifice. L'être humain est conçu par un don (le père), il naît par un sacrifice (la mère) et peut grandir et prospérer par de nombreux autres sacrifices (les deux parents). Une œuvre d'art ou de science vient au jour par un sacrifice de temps et d'énergie. Un produit de consommation est fabriqué par le sacrifice d'une certaine matière première et d'une quantité d'énergie. À la guerre, la victoire est toujours acquise au prix de grands sacrifices. Au jeu d'échecs, ce miroir de la vie, les victoires les plus brillantes sont généralement le fruit d'une combinaison impliquant à l'origine un sacrifice. Partout dans l'univers la vie se manifeste grâce à l'offrande, tel la fleur qui doit mourir pour laisser venir le fruit, qui doit lui aussi disparaître pour que naisse un nouvel arbre.

En fait, la création est l'offrande même. Le monde manifesté est le don de ce Un insaisissable en tant que ce Un, mais saisissable en tant que «monde». On ne peut pas dire que ce Un est. En tant que Lui-même il ne peut ni être ni ne pas être; il est l'Unique Réalité et les verbes «être» et «ne pas être» sont hors-jeu, inapplicables à Cela qui n'est ni quelque chose ni rien. Il est seulement quand quelque chose est. Mais alors seulement cette chose est. Le surgissement de la forme est la manifestation de ce Un, mais il amène aussi son retrait en tant que Un. Une chose est toujours perçue en tant que cette chose, sinon elle ne peut être perçue! Ce Un se manifeste en se retirant, il vient à être en s'effaçant dans l'oubli, un oubli créateur, dans un sacrifice de Lui-même en tant que Lui-même. Ce Un s'abolit en tant que Lui-même dans la montée d'une évidence perceptible, afin même qu'elle soit cette évidence perceptible. Paradoxalement, par cette abolition, il se maintient en tant que Lui-même.

Voilà qui demeurera éternellement incompréhensible à l'intellect. L'être humain ne parviendra jamais à se connaître et à secouer son ignorance, tant qu'il ne deviendra pas complètement Cela dans le miroir de son système nerveux. C'est donc aussi par le sacrifice, par l'offrande que ce Un naît une seconde fois dans l'homme et c'est cette seconde naissance qu'on nomme libération ou réalisation. Jésus ne disait-il pas justement à Nicodème: «En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître à nouveau, nul ne peut voir le Royaume de Dieu.» L'homme se libère par «imitation» de Cela qu'il est déjà et qui est à l'origine de sa personne, à laquelle il tend à s'identifier. Il reproduit le processus créateur de l'univers dans son système nerveux. L'homme est l'univers lui-même. Tant qu'il l'ignore et se prend pour quelqu'un, il demeure victime de ses conditionnements et répand le chaos autour de lui. Le sacrifice créateur de ce Un inclut le «mauvais usage» qu'en fait l'homme. Mais dès que celui-ci prend conscience de sa nature véritable, il ne pense plus ni n'agit en fonction d'un but particulier: il devient le don, l'offrande, le sacrifice, le yagya du Veda. Il ne peut y avoir de réalisation spirituelle sans ce yagya, car c'est la définition même de l'éveil, c'est ce que fait constamment ce Un en manifestant tous les êtres, c'est-à-dire en étant tous les êtres.

L'offrande, ou le don, c'est véritablement ce que nous nommons méditation. C'est reconnaître l'absence de méditant en tant qu'entité séparée de ce Un. C'est vraiment sacrifier l'illusoire identité personnelle du sujet qui perçoit et donc aussi de l'objet perçu, pour que vive complètement ce Un dans le miroir du système nerveux. C'est s'identifier à Lui, penser comme Lui, agir comme Lui. Comprendre ce Un c'est être ce Un consciemment.

La vision radicale d'où a jailli l'Hymne des Origines propose de couper court au réflexe usé et maladif de toujours vouloir trouver une explication horizontale à tout ce qui nous arrive. La psychologie, tant qu'elle tente de nous endormir dans le monde de la cause historique de ce qui est, constitue une fraude colossale. Le changement de comportement de l'être humain procède toujours de l'évidence de la verticalité, devenue possible avec le relâchement de l'emprise de la plate et morne horizontalité de la pensée habituelle. Ce qui fonctionne, dans ou en dehors de toute thérapie, est proprement inexplicable. C'est une ouverture au transpersonnel et cela est ressenti dans le cœur. Toute guérison est miraculeuse. Miracle de la Vie.

«Au début, se développa une sorte de Désir…» Le Désir (kâma) de l'Hymne des Origines n'est pas quelque chose de personnel, il n'a aucun but en vue, aucune stratégie à déployer. Il est Pur Amour. C'est à travers l'ignorance de sa nature véritable que la créature transforme le Désir cosmique en désir personnel (de quoi que ce soit), en convoitise, en commerce. C'est l'instinct: «En bas était l'Instinct». Ce que le mot instinct désigne ici ce sont les lois de la Nature, l'horizontalité de la cause et de l'effet, la force vive de l'univers telle qu'exprimée dans l'espace-temps, sans qu'il y ait encore conscience de la nature véritable de cette force vive dans le système nerveux de quelque «créature». L'offrande méditative est le processus par lequel la nature de Pur Désir— ou Pur Amour — du méditant est reconnue . Cela ne peut provenir d'un effort de la personne. Cela vient toujours d'en haut, parce que cela est toujours «en haut»: «…en haut la Grâce.»

La question du désir est capitale. Ce que généralement nous nommons désir est l'appropriation par une entité fictive — la personne — du mouvement naturel de la Vie, qui est Pure Conscience et Pure Joie. L'accomplissement des désirs mène à une joie forcément incomplète et transitoire. La répression des désirs provient d'un autre désir et ne mène guère plus loin. Tout ce qui est fondé sur l'idée de personne procède d'une mauvaise lecture de Cela qui est. Cette maladresse recouvre la nature véritable de ce Un; comment se surprendre que la paix incommensurable de ce Un semble alors faire défaut?

Le Désir de l'Hymne des Origines n'a aucun but. Le désir d'un être humain est pur calcul et attend toujours un retour sur son investissement. Le mot sanskrit kâma signifie, à l'origine, Pur Amour. Ce n'est que plus tard qu'il prend le sens de désir humain. L'essence même de toute démarche authentiquement spirituelle est la cessation naturelle de l'idée de personne, son évanouissement devant la vérité de ce Un. Les désirs cessent alors automatiquement de nous tracasser; ce n'est plus un sujet à l'ordre du jour. Dans la Bhagavad Gita, Krishna insiste sur le renoncement aux fruits de l'action. Le Christ vivait le renoncement à toute forme de volonté personnelle et n'accomplissait que la volonté de «son Père». Toutes les grandes traditions ont annoncé la grandeur du renoncement, la toute-puissance du contentement. Pourquoi si peu d'êtres humains y sont-ils arrivés? Tout simplement parce que la plupart sont demeurés quelqu'un qui veut renoncer! Quelqu'un ne peut pas vraiment renoncer, car quelqu'un ne peut que vouloir quelque chose pour soi-même. Quand le renoncement semble être une affaire rentable, alors ce quelqu'un mène une vie de saint. Mais dès qu'une certaine lassitude ou un certain assoupissement s'installe, quand d'autres désirs promettent un meilleur rendement à court terme, alors c'est le retour aux comportements antérieurs. Incontournable méditation: quand il n'y a plus personne pour s'approprier le Désir, c'est le véritable renoncement.

Le sacrifice authentique ne consiste pas à se priver de quelque chose en vue de plaire à une divinité afin d'obtenir une faveur (même vouloir le paradis c'est rechercher une faveur, autre chose ), comme cela est devenu le cas dans la plupart des religions, y compris dans la religion védique ancienne. Ce n'est pas un placement destiné à rapporter des dividendes, ce n'est pas une transaction d'affaires. C'est l'Acte, la Vie elle-même, dans la plénitude du Don, dans l'Offrande ouverte. L'Acte n'est pas un phénomène de l'espace-temps, ce n'est pas quelque chose de localisé. Dès que la nature véritable de ce Un se met à resplendir en toute clarté à travers le système nerveux d'un être humain, alors tout ce que cet être humain pense, dit et accomplit est un reflet direct de l'Acte. C'est cela qu'on nomme action juste. L'action juste n'est pas morale; elle n'est certainement pas immorale non plus! Moralité et immoralité se réfèrent toujours à l'idée de personne et n'ont donc rien à voir avec la vision profonde de la Tradition. Le changement de comportement est un effet, jamais une cause. Vouloir changer de comportement, ça demeure toujours à la surface et ça ne va jamais très loin.

Quant aux sacrifices, j'en identifie donc deux sortes: d'une part, ceux des êtres humains entièrement purifiés, ce qui est rare et demeure le fait d'un seul individu ou de très peu comme dit Héraclite, faciles à dénombrer, d'autre part, les sacrifices matériels, corporels, accomplis dans le devenir et tels qu'ils conviennent à ceux qui sont encore liés au corps

(Jamblique, Les Mystères d'Égypte, V, 15)

Profondément, le sacrifice à l'origine de la création n'est pas un acte particulier de l'espace-temps, pas plus que le sacrifice libérateur — l'attitude méditative — ne constitue une activité locale dans l'espace et dans le temps. Les deux sont ici-maintenant, actuels, intemporels. Nous n'existons pas dans le temps! Ce n'est pas grâce à un exercice tributaire du temps que nous pouvons nous libérer du concept d'être des entités évoluant dans le temps. Ce n'est pas qu'il n'y ait rien à accomplir en tant qu'êtres humains encore identifiés au corps et au fait d'être quelqu'un. Au contraire, une diète saine et pure, un minimum d'exercice, l'équilibre intelligent entre l'activité et le repos, tout cela favorise le fonctionnement harmonieux du corps et de l'esprit, ce qui n'est pas sans rapport avec le désencombrement nécessaire à l'éveil à notre vraie nature. Un corps en désordre est une source de perte de temps et d'énergie; au contraire, un corps pur et énergique permet de consacrer son énergie et son attention à l'investigation profonde, qui est la grande œuvre de l'incarnation humaine. La fréquentation de gens et de textes inspirés imprime à l'esprit un mouvement vers la clarté, sans laquelle aucune libération n'est possible. Enfin, la libération des restrictions figées dans le corps et la pratique du pranayama, tel qu'enseignées depuis des millénaires, favorisent l'éveil et la montée d'une énergie sans laquelle l'être humain ne peut absolument pas percer le mur de la compréhension strictement intellectuelle.

C'est la reproduction dans le système nerveux de l'Ardeur cosmique (tapas). Il est clair que si rien n'est fait, l'être humain continue à dévaler la pente de la cristallisation accrue de son énergie et de sa vision. Il n'est donc jamais question, dans une approche non duelle, de ne rien faire! C'est simplement qu'il convient de savoir de façon certaine qu'en fin de compte tous les efforts, tous les buts et tous les programmes sont fondés sur la dualité et que c'est cela qui doit céder.

La «pratique spirituelle» est tout ce qu'un être humain accomplit consciemment en se référant au silence profond de sa nature véritable, sachant que cela ne peut qu'en permettre l'épanouissement total dans sa vie. C'est un acte accompli dans le détachement, c'est-à-dire sans esprit de gain, sinon cela n'a aucun sens. Cela est l'essence même du yagya védique. Le sacrifice est l'Acte, qui est l'expression de la Pure Ouverture que nous sommes, depuis le «début». Agir en traînant un but alourdit l'action et la rend fermée sur le but et sur son auteur en tant qu'entité particulière et séparée de tout. La méditation, qui constitue le cœur même de toute démarche spirituelle, est une enquête sur le réel, une expérience menée sereinement pour découvrir la vérité. Toute démarche qui affirme avec véhémence éloigne de la connaissance de ce Un, qui est Ouverture. En reproduisant en lui-même le yagya de l'Origine, le méditant est l'Origine. C'est cela la connaissance véritable.

Le sacrifice est aussi vénération (puja). Vénérer, c'est le mode fondamental de l'existence et c'est celui que retrouve l'aspirant. Tout ce qu'il accomplit devient vénération. Sa conduite est vénération de la Vie, de ce Un. Ainsi, l'expression brahmacharya a fini par désigner le célibat observé par l'aspirant. Mais ce mot signifie d'abord qu'on suit l'exemple de Brahma, de ce Un; cela veut dire qu'on agit comme Lui, qu'on est Lui. L'expression brahmacharya signifie donc l'attitude ouverte de l'aspirant, ouverte sur la Vie elle-même plutôt que sur une forme particulière, et elle caractérise son attitude en tout. Le comportement de l'aspirant dans l'espace-temps se glisse éventuellement dans cette ouverture et le changement survient de façon naturelle. L'ouverture, ou sacrifice, que désigne ce mot n'est pas la suppression de la joie, c'est le cadeau de la vraie vie. Il en va de même du souffle. Le véritable pranayama n'est pas un exercice particulier de respiration, c'est le sacrifice du souffle de vie, l'absence de toute trace de désir dans le souffle.

«En bas était l'Instinct, en haut la Grâce.» L'inspiration est la Grâce créant l'individu régi par l'Instinct, c'est-à-dire par les lois de la Nature. L'expiration est l'offrande de toute forme érigée dans l'espace-temps. Dans le repos qui suit, l'aspirant demeure dans le sans-forme originel de ce Un, dont l'Hymne des Origines dit qu'il «respirait sans souffle».

De même, le regard méditatif luit dans la cessation de tout but, de tout désir, de toute prétention, de toute intention. Tout cela vient se fondre et se dissoudre dans l'attention, dans le Pur Regard. C'est la transformation du désir en offrande, le retour au sens originel de kâma, l'abolition du centre de perception particulier appelé «je» en faveur de la Pure Perception qu'est «l'Origine».