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On ne décide rien
Ce qui est dit dans nos entretiens provient dune évidence sans forme et peut sembler contraire à certains systèmes de pensée. Si des éléments ébranlent notre état émotionnel, nous blessent ou laissent une forme de conflit, il faut en discuter, chercher ensemble et voir comment se présente cet inconfort. Considéré humblement, sans a priori, tout conflit devient source de maturation. Cest lantagonisme qui fait grandir. Vous dites quil ny a rien à faire avec ce qui est là émotion, tension et que ça va se résorber. Cela signifie-t-il quil ne doit finalement pas y avoir de tension ? Nest-ce pas contradictoire ? Lorsque vous sentez une tension, vous navez pas le choix. Quand vous vous mordez la langue, vous ne pouvez pas revenir en arrière, sentir la réaction dans toute la structure du visage, ou plus. Savoir sil était justifié de se mordre la langue, si cétait une erreur, si vous méritiez de vous mordre, est un questionnement qui a son intérêt, mais il vaut pour les gens qui nont pas mal à la langue. Avec la douleur, vous navez pas le temps de réfléchir au pourquoi. Vous restez avec la sensation de la langue Que se passe-t-il ? La langue mordue nest pas quelque chose de statique ; cest une vibration, une masse électrique, des éclairs qui jaillissent dans tous les sens Votre système physiologique est fait de telle manière que vous navez rien à faire pour ressentir cette réaction. Vous navez pas à vous concentrer sur la langue pour sentir ce qui sy passe. Vous remarquez également que, lorsque vous vous mordez la langue, le goût des aliments dans la bouche, la musique que vous écoutez, le film que vous regardez perdent pendant quelques instants de leur substance. Ils deviennent sensoriellement secondaires par rapport à votre sensation de la langue. Vous navez donc pas à choisir darrêter ceci ou darrêter cela. Cest la langue qui choisit, cest la langue qui devient votre objet de contemplation, de ressenti. La langue vibre, elle saigne, elle élance Tout cela apparaît dans votre organisme. Il y a dabord eu cet éclatement, cette sensation très forte. Par la nature même de votre organisme, de tout le système immunitaire, de la structure de la cellule, petit à petit le traumatisme va se réduire, le sang va sarrêter de couler, la douleur va sétaler dans le très grand espace du visage et, graduellement, se vider. Il ny avait aucun choix, aucun dilemme, il ny a eu aucune réflexion. Quand on vous suggère découter la situation, cest de cela que lon parle. Il ny a de place ni pour un choix ni pour une volonté ; la langue elle-même, par sa propre qualité, va résoudre le problème. La situation qui paraît conflictuelle ne lest que parce quon la voit coupée de son environnement. Vous laissez la situation, comme la langue, devenir sensible, et lélément conflictuel va également disparaître. Il va rester ce qui est là : un événement qui peut amener un désordre physiologique dans votre organisme, mais qui sera ressenti sans conflit psychologique. Dans un moment de disponibilité sensorielle, il ny a pas de place pour un conflit psychologique. Mais généralement, quand on se mord la langue ou quand un conflit apparaît dans la vie, on recouvre la sensation de douleur de la langue, la sensation propre du conflit, par un imaginaire, cest-à-dire par une réflexion sur le pourquoi et le comment. Ce que nous suggérons ici, cest de se rendre compte de ce mécanisme qui existe en nous. Par la magie des choses, quand on se rend compte profondément de quelque chose, la chose cesse sans quon le veuille. Quand vous constatez que ce que vous preniez pour un serpent est une corde, vous navez aucun effort à faire pour ne plus croire que cest un serpent. La vision de la corde dissout le serpent. Vous ne voyez pas la corde pour supprimer le serpent, mais, du fait que vous avez laissé la vision de ce qui était là simposer en vous, lélément imaginaire a magiquement disparu. Tout élément problématique disparaît de la même manière. Il ny a aucune activité là-dedans ; ce nest pas quelque chose que vous faites, cest quelque chose que vous enregistrez. Vous enregistrez le fait que vous êtes disponible à un conflit et que ce conflit se résorbe.Vous enregistrez le fait que vous résistez à un conflit et quil demeure en tant que conflit. Au travail, je suis entouré de personnes qui, comme beaucoup de gens, pensent que le bonheur se trouve dans un compte en banque important, de belles voitures, ce genre de chose. Ce genre de conversation les intéresse naturellement. Je nai aucune compétence particulière ni en matière de voitures ni en matière de Bourse, mais en même temps jai envie de continuer de discuter avec eux. Comme je ne crois plus à tout ça, je narrive plus à communiquer. Il faut en profiter pour apprendre ! [Rires.] Jean Klein était intarissable sur les placements boursiers. Il sest dailleurs ruiné plusieurs fois à cause de cela. Il a aussi ruiné quelques élèves et en a enrichi dautres. Quand quelquun parle de voitures, il faut écouter. Cest fascinant, quelquun qui a la connaissance de ces étranges machines. Si on écoute vraiment, on trouve là de très belles choses, comme dans tout le reste. Ce nest rien en soi, mais cest extraordinaire aussi. Si lon écoute vraiment, sans préjugé, la magie de la Bourse, la magie des placements est une chose extraordinaire. On ne peut pas comprendre les événements économiques, politiques, militaires, si lon ne comprend pas cela. Donc, si on le regarde avec une vision claire, rencontrer un homme daffaires de haut niveau, parler avec lui de placements et déconomie est très intéressant. Cela dévoile des tas de choses sur les problèmes politiques et sociaux de notre temps. Cest une forme duvre dart. Dans lécoute, rien nest inintéressant. Pas un métier, pas une activité, pas une passion nest absurde ; cest notre regard qui lest parfois. Tout est fascinant. Quand nous croyons être avec des gens qui vivent de manière superficielle, cest nous qui sommes superficiels. Quand on écoute leur fonctionnement, on trouve lessentiel en cela aussi. À leur manière, ces gens ne font que parler de la tranquillité. On saperçoit que ce que lon écoute ne parle que de la tranquillité, même si cela sexprime à travers des propos politiques ou économiques. Un autre dialogue peut alors sengager. Faire un, faire corps avec ce qui se présente. Rien nest étranger. Les gens que je rencontre, cest mon milieu ; jécoute. Quand je ne connais pas, jinterroge, non pour savoir quelque chose, mais parce quil y a une forme de résonance. Il ny a rien qui soit étranger. Sinon, je suis dans un projet. Si je pense quil vaut mieux méditer, faire du yoga, je suis coupé de la société. Cest normal que je me sente isolé ! Non Quand je fais du yoga, je fais du yoga. Quand je suis dans une salle de casino, jécoute, je regarde. Cest extraordinaire, ce que lon découvre sur lêtre humain, sur la beauté dans nimporte quel endroit, quand on écoute. Que ce soit en prison, dans la salle dattente dune clinique, dans un restaurant de gare, il faut écouter, regarder. Regarder la joie, la souffrance, lagitation, les préoccupations, lanxiété, les besoins, comment les gens fonctionnent Déjà, une résonance se fait. Quand une chose mest étrangère, quelle quelle soit, cest que je vis dans ma prétention. Je regarde alors en moi-même et je remarque que je suis encore en train de prétendre quil y a des choses supérieures à dautres. Cette prétention est une histoire. La beauté est partout. Cest à moi découter et de la découvrir dans toutes les situations. Certaines sympathies sont plus évidentes que dautres, bien sûr ! Il y a des gens pour qui la porcelaine chinoise bleu et blanc est ennuyeuse. Il y a des gens pour qui la musique orientale est ennuyeuse. Mais, à un moment donné, la période qui vous passionne est celle qui est devant vous. Avec un policier, je suis passionné par la police. Avec un banquier, je suis passionné par la banque. Pour rien, pour la joie, parce que cest passionnant de voir comment quelquun voit le monde, comment il fonctionne. Je me vois exactement comme lui : les mêmes peurs, les mêmes attentes, le même fonctionnement. Une forme de sympathie est présente. Quand je trouve quelque chose dantipathique, je tourne la tête et je vois que cest moi qui nécoute pas. Ce nest pas au monde de mécouter, cest à moi découter le monde. Quand jécoute le monde, il y a une résonance. Mais si je demande au monde de mécouter, de voir les choses comme moi, si je demande au banquier de mâcher du riz entier, il y a séparation. Le banquier suit sa route, exactement comme tout le monde, lhomme daffaires aussi, le prêtre aussi ; il ny a aucune différence. Il faut profiter du milieu où lon est ; pas pour apprendre quelque chose, pas pour devenir banquier ou quoi que ce soit dautre, mais pour la simple joie dapprendre. Cest un peu comme quand on joue avec un enfant. On napprend pas les règles du jeu dans le but de gagner ou de perdre, mais pour jouer. De la même manière, quand on se trouve mêlé à tel ou tel milieu social, on écoute, on apprend les règles par résonance, par affection pour lenvironnement. Il ny a plus de sentiment de séparation. Bien sûr, je fonctionne dune certaine manière. Je ne vais peut-être pas dans les mêmes restaurants que certains hommes daffaires, jai peut-être une voiture différente, mais ça, cest la vie qui le décide pour moi. Ce nest pas mieux, ce nest pas moins bien. Les grosses voitures ne sont pas moins que les petites voitures. Cest la même chose. Jécoute ce qui mentoure. Si demain je me trouve dans un milieu de produits diététiques, japprendrai également là ! Mais ce nest pas mieux. Il ny a pas de différence. Écouter, découvrir, aimer. Cest ce qui est là quand je ne prétends pas que cela devrait être autre chose, quand je ne prétends pas savoir ce qui est juste. Ce qui est intéressant, cest ce qui est sous mes yeux. À moi de men rendre compte. Je dois bien prendre des initiatives dans la vie ! Cest merveilleux que vous le sentiez comme ça. Mais ces initiatives que vous prenez sont une réponse biologique à la situation. Si quelquun vous donne une gifle, vous prenez linitiative davoir la joue rouge. Si quelquun vous dit que vous êtes un grand homme, vous prenez linitiative de la joie. Si quelquun vous dit que vous êtes un homme misérable, vous prenez linitiative de la dépression Cest spontané. Il ny a pas dinitiative volontaire. Ce que vous aimez dépend de ce que vous avez mangé les premiers jours ou les premiers mois de votre vie. Le fait que vous préférez le salé ou le sucré, les choses solides ou liquides, vient de situations très anciennes, très profondément enfouies. Vous ne pouvez pas décider daimer la nourriture indonésienne ou de détester la nourriture japonaise. Vous pensez décider, mais cest biologiquement inscrit en vous. Vous ne pouvez pas décider daimer larchitecture moghole et de ne pas aimer larchitecture rajput, ou le contraire. Lune vous émeut plus que lautre. Où est le choix ? Vous ne pouvez pas décider de trouver telle femme plus attirante quune autre. Vous ne décidez pas si vous préférez telle odeur, tel rythme, tel grain de peau, tel son de voix. Vous ne décidez pas si vous préférez les films violents ou ceux qui montrent la beauté. Quest-ce que vous décidez vraiment ? Vous ne décidez pas de vos maladies. Vous ne décidez pas comment vous vous sentez quand votre femme fait des compliments sur la beauté du voisin. Quand vous avez une augmentation de salaire, quand vous perdez de largent, vous ne décidez pas comment cela vous touche. Quand vos enfants sont malades ou en bonne santé, vous ne décidez pas de vos émotions. Profondément, quest-ce que vous décidez ? Mais il y a quand même des choix par rapport à ce que lon fait. Vous suggérez bien découter Selon tout ce que vous êtes, lécoute se fait ou non. Quand on fait une suggestion, il ne sagit pas tellement de suivre la suggestion, mais de vibrer avec elle. Sur un certain plan, on peut dire quavant que lhiver arrive on le sent venir. Quand on dit « voyez que vous nécoutez pas » ou « écoutez », ça veut dire que ce mécanisme est déjà en train de sactualiser. On ne le fait pas sactualiser, mais le fait même de poser une question signifie que la réponse est en train dêtre vécue, ou, plus précisément, la question signifie la réponse en train dêtre vécue. Quand on répond, on najoute rien, on ne fait que participer au questionnement en cours. Sans cette compréhension, la question ne serait pas possible. Donc, la réponse ne donne rien. Elle coule exactement comme la question ; elle vient du même endroit : dun pressentiment. Cest pour cela que ce nest pas la peine découter les réponses. Les choses se passent comme elles doivent se passer. La réponse verbalise linévitable ; ce nest pas quelque chose à faire, cest quelque chose qui est en train de se faire. Nest-ce pas de la passivité ? Poser une question est ce quil y a de plus éminemment actif. Cela veut dire que lon se situe dans lhumilité. Lhumilité est ce quil y a de plus actif. La personne qui pose une question admet un « je ne sais pas », donc elle est disponible. Elle naffirme plus, elle na pas la prétention de savoir. Quand on sait, on ne pose pas de question. Quand on pose une question, cest que lon écoute ; on écoute la question jaillir ; dans cette écoute, la réponse jaillit. La question et la réponse ont exactement la même origine, ces deux formulations véhiculent la même chose : lécoute dans laquelle toutes deux jaillissent. Poser une question est ce quil y a de plus profond, à condition de ne pas chercher une réponse, sinon on se situe encore dans le projet. Je pose une question, librement, parce que cest ma résonance. Je sens un conflit dans ma vie et jexprime ce conflit sans lorgueil de vouloir le résoudre. Je constate quil y a un conflit, clairement. Cela suffit, tout est là. La solution est dans cette soumission à la réalité, à ce qui est là maintenant. De ce « je ne sais pas », toute action, toute initiative va jaillir. Cest une initiative, une action qui vient de lécoute de ce qui est là ; ce nest pas une action qui veut « changer ». Est-ce que vous pouvez, Éric, essayer déclaircir un peu ce que vous avez dit cet après-midi, à savoir que lon ne décide rien et, en même temps, quil y a une liberté suprême, que la liberté est totale ? Il faudrait être un poète pour en parler avec justesse. Ce nest malheureusement pas une de mes qualifications. Tout ce qui perçu est conditionné. La joie, elle, est non conditionnée. Autrement dit, les moments de joie profonde ne sont pas liés à ce qui est perçu. Mais cela ne fait pas partie dun cadre de réflexion. La pensée a sa valeur pour des choses plus concrètes, mais il ne faudrait pas polluer la manière daborder la vie par la formulation, par la pensée. On ne prétend ici à aucune compréhension de ces choses. Je nai aucune compétence lorsque je les exprime. Il y a une résonance en moi ; cette résonance ne connaît rien, ne sait rien ; même ma pensée, ma formulation, na pas de qualification pour raffiner cette expression. Cest une résonance, une conviction. Cest informulable. Est-ce le même « je ne sais pas » que celui de Socrate ? Quand un petit enfant regarde un sapin de Noël pour la première fois, il est ce « je ne sais pas ». Avant de prétendre savoir, nous avons tous la même disponibilité, Il ny a rien de personnel là-dedans, cela ne fait pas partie de larsenal quune personnalité peut avoir ou non. Il ny a donc pas de projet possible ? Le poète véritable est sans projet. Son projet est de célébrer du mieux quil peut ce quil a pressenti, ce qui le dépasse. Il trouve en lui une facilité à se présenter comme celui qui célèbre, celui qui reçoit la louange, comme la louange elle-même. Lart est cette ouverture aux différentes possibilités. Le poète peut jouer le rôle du serviteur et le rôle de celui qui est servi. Il peut aussi nêtre que louange, il peut jouer celui qui est séparé de celui qui cherche, celui qui cherche, celui qui trouve Cela fait partie de la poésie, cela fait partie de lart. Cela exprime des émotions profondes. Mais elles ne sont pas progressives. Le drame, dans les recueils de poésies je pense un peu à Lalehsvari, mais on trouve cela également chez Rûmî , cest que souvent les traducteurs doivent classifier les poèmes. Il existe ainsi une traduction (anglaise) du livre de Laleshvari, La Progression du soi, qui met au début les versets où elle cherche Dieu et à la fin les versets où elle la trouvé. Cest la dégénérescence de la pensée moderne ! Ce devrait être le contraire : dabord les versets où elle a trouvé, ensuite ceux où elle cherche. Plus que ça, dailleurs : un passage incessant de lun à lautre. Quelquun qui est libre de tout projet peut profondément vibrer de la présence de lessentiel, mais aussi de labsence de lessentiel. Présence et absence sont deux phases de lessentiel. Lune nest pas plus que lautre. Que ce soit dans labsence ou dans la présence, le poète a la capacité dexprimer cet essentiel avec une telle beauté, avec un tel rythme, avec une telle liberté (ne se contredit-il pas dun poème ou dun verset lautre ?), quil laisse le lecteur dans une grande liberté. Cest pour cela que la poésie, la musique et larchitecture sont toujours plus près du pressentiment de lessentiel que ne lest la pensée. Les textes suprêmes des grands maîtres de lInde sont des textes de célébration. Les grands textes de Shankarâ ne sont pas ses analyses métaphysiques sur lAtman et le Brahman, ce sont ses hymnes de louange ; cest là quil y a une puissance extraordinaire ! Même chose pour Abhinavagupta. Les uvres de jeunesse des grands maîtres sont souvent des uvres métaphysiques, de réflexion, et leurs uvres tardives des textes de célébration. Finalement, ils quittent toute conceptualisation pour être pure adoration. Quand jai rencontré le grand Gopinath Kaviraj, il demeurait à lashram de Mâ Ananda Moyî. Avant de partir pour lInde, javais demandé à Jean Klein si Gopinath était un homme « libre » pour employer une expression poétique et il mavait répondu : « Il létait il y a vingt ans, donc il doit lêtre encore » Cet homme a fini sa vie en écrivant des textes dadoration de la déesse sous la forme de Mâ Ananda Moyî. Dans les derniers moments de sa vie, Jean appelait souvent la déesse et voyait les femmes autour de lui comme telles. Chez quelquun dénué de projet, ces moments de profonde dévotion sont toujours là. La pure admiration coiffe la métaphysique. Évidemment, il ne faut pas dire cela à des métaphysiciens Dans un moment de clarté, on est obligé de renoncer à tout savoir. Tout savoir savère être une forme dagitation. Il ny a rien que lon puisse savoir. Cest là le seul savoir accessible. La disponibilité découle de cette évidence. Pour la personnalité, vivre dans un non-savoir est une terreur absolue, mais du point de vue de la créativité cest la liberté absolue. Quand vous vous rendez compte que vous navez rien à devenir, vous pouvez tout devenir ; plus aucune barrière, plus aucun empêchement. Mais tant que lon veut devenir quelque chose, on vit dans une prison. Tout est à notre disposition, toute lextraordinaire fantaisie du monde. On la refuse parce que lon veut être Napoléon. On veut savoir. On veut posséder. Tant que lon possède quelque chose, on ne possède rien. Quand on se rend compte que lon ne possède rien, alors on peut dire et ce nest pas un concept que lon possède tout. Tout ce que lon voit est à nous. Quand vous avez un objet dart et que vous pensez que vous avez lobjet dart, vous navez rien ! Quand vous savez que, profondément, vous navez rien, tous les objets dart que vous rencontrez sont les vôtres. Vous allez une fois au Metropolitan Museum et vous regardez un merveilleux bronze népalais. Il est à vous à jamais et il ne sera jamais aux gens du musée. Il vit avec vous, il est avec vous. Celui-là est vraiment à vous. Mais ce nest pas un souvenir, cest une résonance. Si la vie fait que vous le mettez sur votre cheminée, vous devez lui assurer un confort maximum. Mais vous nen êtes que le gestionnaire, pas le propriétaire. Si lon se prend pour un facteur, on nest quun facteur. Mais si vous vous rendez compte que vous navez pas de coloration proprement dite, alors lorsque vous rencontrez un banquier, sur un certain plan vous êtes aussi un banquier, et lorsque vous rencontrez un policier et que vous écoutez, vous êtes également un policier. Tout ce que lon rencontre, on le partage. À certains moments, on exerce certains métiers plus précis que dautres, mais tout ce que lon rencontre, on lest profondément. La personnalité, lego sont trop mièvres ; ils se contentent de trop peu. Il ne suffit pas davoir quelques pièces, il faut tout avoir. Tant que lon na pas tout, on sent que lon na rien. Tant que lon a un projet, une identité, quoi que ce soit que lon peut appeler « mien », on se sent pauvre. Quand je nai pas la prétention dêtre autre chose que ce qui se présente dans linstant, toute la perception est mienne. Il nest pas dit que physiquement, psychologiquement, certaines situations ne sont pas plus faciles que dautres. Mais, même dans les situations qui nous sont moins familières, on peut trouver une profonde sympathie, une profonde résonance. Cest lessence de la démarche tantrique. Tout ce qui se présente est à moi ; pas dans un sens personnel ou psychologique, mais profondément. Tout ce qui se présente est ma résonance. Il ny a rien qui me soit étranger. Cest cela, le tantrisme. |
Avec la gracieuse permission d'Éric Baret et des Éditions Trait d'Union.
Ce texte constitue le chapitre 15 du livre Le Seul Désir : dans la nudité des tantra, par Éric Baret, Éditions Trait d'Union, Montréal, février 2002, ISBN2-922572-84-6.