
Le monde commence aujourd'hui
Jacques Lusseyran a grandi à Paris et est devenu complètement aveugle à l'âge de huit ans. À la tête d'un important réseau de résistants, il fut arrêté par la Gestapo et interné au camp de Buchenwald de janvier 1944 à avril 1945. Sa vie fut empreinte de la conviction profonde que toute expérience est une occasion et que la joie et la tranquillité sont sans cesse disponibles en nous immédiatement et en abondance. Il nous parle ici du pouvoir de l'attention.
| (
)
Lautre jour, jétais là-haut. Je touchais terre, mais si peu : tout souvrait autour de moi, le ciel et les vallées. Je mappuyais de tout mon corps sur lair. Jentendais le vent glisser le long des pentes et jouer. Jentendais les pas immobiles des deux monts dressés. Jéprouvais la verticalité de lespace et ses inflexions au fil des forêts et des roches. Je savais exactement où étaient toutes choses et je les suivais. Je voyais le paysage, et ceux qui étaient près de moi, avec tous leurs yeux, le voyaient aussi, le paysage, autrement, ni plus ni moins. Illusion! Un aveugle peut entendre, toucher, respirer, deviner un paysage : il ne saurait voir. Allons! Je vous laccorde : je ne le voyais pas, je le connaissais. Mais êtes-vous suffisamment assurés de ce que vous faites de vos yeux, ou de ce que vos yeux font pour vous, pour affirmer péremptoirement la différence? Chaque fois que je contrôle mes sensations par celles des voyants, cest une surprise générale. Pour moi aussi, cest une surprise : je ne mhabitue pas à cette coïncidence, et jen viens à penser quelle me dépasse. Certainement, elle dépasse mes dons personnels et témoigne de la continuité de lunivers, laquelle est si parfaite quelle peut à peine être dite dans ma langue dhomme. Si jattrape un son du Blue Ridge1, un courant du Blue Ridge, je connais aussitôt cette montagne toute entière, et je la connais de toutes les façons à la fois : je la vois aussi. Quant à vous, votre chance est la même : regardez-la de tous vos yeux, et aussitôt vous lentendrez, la pèserez, la palperez. Je nai pas à justifier le fait, car ce nest pas moi qui ai filé le tissu du monde ce tissu qui ne comporte pas de trou. Mais jai le droit de tenir ce fait longuement et précieusement dans ma pensée, et de vous inviter à me suivre. À me suivre dabord dans des mouvements de perception élémentaire. Je pose la main (et de préférences les deux mains) sur le mur de briques de la maison, là au milieu de sa pelouse : aussitôt je connais la maison tout entière. Jai touché une brique, deux briques, un espace matériel étroit et de la plus parfaite banalité. Je nai donc presque rien senti, presque rien appris. Et pourtant je sens la maison jusquà son toit. Cette constatation ma tellement surpris pendant des années que je la gardais pour moi, à demi persuadé que javais affaire à un mirage, à une pure construction imaginative. Puis elle sest imposée dans toute sa simplicité. Nayez crainte, je ne vais pas vous demander, sans plus attendre, de me croire. Je ne vais pas vous demander ce que jai mis si longtemps à obtenir de moi-même et nobtiens encore aujourdhui que par instants. Dailleurs ce nest pas de croyance quil sagit, mais de méditation, cest-à-dire dattention. Nous raisonnons tous à partir dune idée préconçue : lidée que la réalité et tout particulièrement la réalité la plus dense, celle que nous disons «matérielle», est constituée de parties successives. Nous nous comportons donc comme si, dans toute opération perceptive, nous devions aller d'un point à un autre, lentement, méticuleusement, analytiquement. Cette analyse devient pour nous le mouvement même de la connaissance, lunique chemin qui conduit jusquaux choses. Nous voyageons ainsi à la surface du monde, sans prendre garde que nous confondons le miroitement de létoffe, sa raideur ou son poli, ses dessins, avec létoffe elle-même. Les vrais responsables, ce sont ici nos yeux. En effet, la vue est sans doute le plus souple de nos sens, et le plus généralement exercé. La vue est, dautre part, celui de nos sens auquel nous daignons nous fier le plus. Mais cest un sens fondamentalement mobile, dépendant de lespace et de ses limites, un sens qui nentre en jeu que s'il est orienté et napporte ses informations, des informations nouvelles, que si nous modifions progressivement son angle par rapport aux choses. Voilà une bien grande gêne à laquelle nous devrions songer davantage. Nous nous promenons le long des choses, nous les caressons du regard, et nous ne connaissons la maison quaprès lavoir reconstruite de la base jusquau toit, brique à brique. Nous croyons du moins procéder ainsi. Mais en avons-nous la preuve? Comment affirmer quil ny a pas eu dans le premier coup dil, dans la première brique que le regard à frappée, le premier ton dune mélodie dont tous les autres devaient nécessairement jaillir, la raison, elle aussi nécessaire, d'une progression dont tous les éléments étaient dès lors prévisibles? Cest alors que mon expérience daveugle peut-être relaie la vôtre. Car enfin, je vous lai dit, une brique pour moi fait la maison, mon premier pas dans le vestibule fait le living-room, le premier son de la voix fait lhomme. Je ne suis pourtant pas plus malin que les autres. Je nai pas de puissance divinatoire ni magnétique spéciale. Ce nest pas moi qui suis devin : cest le monde qui se donne tout entier dans chacune de ses parties. Certains soutiennent que les lignes de la main disent la destinée. Mais il me semble encore plus vrai que le nez, le pli de la lèvre, la folie dune mèche de cheveux, lonctuosité ou la raideur de la chair, le plus bref soupir, la toux, le rire, loscillation du buste ou sa fixité, la plus légère odeur qui vient dun homme, disent lhomme tout entier et son destin. De même, lair qui me frappe, quand sortant de la voiture, je rencontre le Blue Ridge, me dit le Blue Ridge, et lair de la 42e Rue me dit Manhattan, et celui du Luxembourg, Paris, Paris tout entier et rien dautre que Paris. Naturellement, cette profession de foi est parfaitement intempérante. Mais cest que je nai pas encore dit lessentiel. En temps ordinaire, ma main sur la brique modeste et intacte du mur ne mapprend pas, cela est vrai, que, dix centimètres plus loin, le mur se dégrade ou se fend. Elle ne mapprend pas, ou très insuffisamment, la pente du toit, léquilibre ou les contorsions architecturales de lensemble. Mais ce nest la faute ni de la main ni de la brique : cest ma faute. À chaque instant je connais du monde juste ce que je mérite den connaître. La mesure de ma connaissance est celle de mon désir, de mon attention. Cette fois nous tenons le fil. Et pas seulement le fil dun objet particulier, mais celui qui noue lunivers et son réseau vivant. Lattention seule commande : cest elle qui fait lunivers. Je vais donc essayer de rendre ma main attentive, ou plutôt de me rendre attentif à travers elle. Pour cela, il nest, à ma connaissance, quun seul moyen : ne pas transporter les idées de ma tête jusque dans ma main. Jai beaucoup damitié pour les idées en général, jen ai encore plus pour les miennes propres, hélas! Mais je crois savoir aujourdhui que les idées ne sont pas toujours à leur place où nous les mettons, cest-à-dire dans le moindre de nos gestes. Nous ferions souvent bien mieux de faire le geste dabord. Au fait, le geste dhabitude ne nous attend pas : ce sont nos idées qui lui courent après, et dautant plus vite que nous sommes intelligents, comme on dit dans la bonne société. Eh bien, je le répète, nos idées ont souvent, ont presque toujours tort, non pas dexister, mais de faire un métier qui nest pas le leur, de se jeter dans nos jambes, de nous barrer le chemin, de se précipiter en tiers dans toutes nos rencontres. Nos rencontres avec la réalité nont pas à être dabord des rencontres dintelligence, mais de réalité. Si nous disions à nos idées, à nos opinions, à nos jugements, à nos habitudes, à notre démangeaison de savoir avant de connaître : «Tenez-vous tranquilles, les amis! Je vous appellerai dans un instant», aussitôt, notre perception de lunivers serait bouleversée de fond en comble. Nous ne le reconnaîtrions plus, notre vieux monde. Et il ne serait plus fatigué ni incohérent. Ce serait une vraie révolution celle-là et pas seulement politique. À la place de ce charroi dobjets morts, dobjets composés et décomposés, dont notre monde est endeuillé à chaque seconde, à la place de ces faits isolés, de ces consciences isolées, de ces monceaux et tourbillonnements qui gagnent sur nous chaque jour davantage, nous verrions se dresser des forces vivantes. Ce serait, à nen pas douter, un grand spectacle, et qui aiderait à vivre. Pouvons-nous en dire autant de beaucoup de spectacles de notre monde présent? Si je me fais attentif à travers ma main, si jattends la réponse à la question, si petite soit-elle, que jai posée, si je patiente, je connaîtrai lenlacement mobile de toutes choses, le courant qui les unit, tous leurs cristaux. Et la brique me dira la maison, avec ses moindres fêlures ou son plus lointain éclat. Un homme entièrement attentif connaîtrait entièrement lunivers. Les sages qui font de la sérénité une condition de toute connaissance ont bien raison, car la paix intérieure nous met en disposition attentive. Rien ne disperse davantage que linquiétude et le doute, à moins que le doute ne soit méthodique, se réduisant alors à une prudence de lesprit. Dans la perception d'un homme attentif, la réalité se livre : des pans entiers se détachent sous la seule pression de la main, sous un seul regard. Mais la main nest alors, et le regard nest lui-même quun instrument. Cest toujours au-dedans de nous que la connaissance a lieu, cest-à-dire dans cet endroit où nous sommes reliés à toutes choses créées. La paix intérieure, cest cela, et cest cela lattention : cest un état de communication universelle, un état de réunion. Or, nous passons le meilleur de notre vie à diviser. Nous sommes en brouille, en contestation avec toutes choses, et dabord avec nous-mêmes. Ce nest pas seulement une révolte vaine, cest une folie coûteuse. Nous passons notre temps à préférer les idées que nous avons du monde au monde même. Légoïsme nest quune forme, et très particulière, de cette préférence totale. Ce qui mempêche de lire dans la pensée dautrui, ce nest pas le silence dautrui, ou même ses mensonges. Cest le bruit que je fais, dans ma tête, à son sujet. Avant daller à lui, je calcule, je pèse et contre-pèse les mérites et les torts, je tire déjà ma conclusion. Cette conclusion, je la crie dans mes propres oreilles. Je menivre delle, je mendors déjà sur elle. Comment pourrais-je métonner ensuite de ne pas voir cet homme que jai enseveli dans mon vacarme? Je me suis dressé dans mon armure dhabitudes, dressé moi-même entre lui et moi. Je vais donc me tromper, être trompé, métablir enfin dans ma solitude une solitude hostile. Ah! Lartificielle misère, et comme il serait plus simple de faire attention! Comme cela nous rendrait heureux! Le mécanisme de lattention me fait songer à celui de la mémoire. De même que les premières notes d'une mélodie, retrouvées par hasard, saccrochent aux suivantes et ressuscitent la musique toute entière, de même la première perception attentive provoque la venue le retour, devrais-je dire dune portion tout entière du monde. Le retour, oui : lunivers apparaît à la façon d'un souvenir. Le paysage que je découvre, que je suis venu jusque dans la lointaine Amérique pour tenir devant moi, il mattendait quelque part, je le contenais depuis toujours. Ma perception daujourdhui ne fait que lactualiser, le rendre urgent. Lattention révèle cette absolue préexistence de toutes les parties du monde en moi. Préexistence ou coexistence? Je nen déciderai pas. Mais à coup sûr, familiarité totale, mouvement continu de toute chose à toute autre. Cest une grande merveille : je ne puis nommer le fait autrement. Elle rend compte de tout, et même du remplacement instantané la plus étrange de mes expériences des sensations visuelles par toutes les autres. Cet amour, cette circulation de la sève primordiale à travers toutes les fibres de la création, les poètes la voient. Cest pourquoi jaime tant les poètes. Cest pourquoi jai tant dindulgence envers leurs défauts, et même leurs échecs. Cela au moins qui est essentiel, ils le savent. Philosophes et savants, il est vrai, le savent aussi. Mais ils placent le foyer de leur attention trop près de leur visage ou de leur pensée pour attraper la mélodie entière du monde : ils nen saisissent que des fragments. De là, bien des discordances, parfois même de la cacophonie. Les poètes, eux, portent leur attention très loin, si loin quelquefois quil nous est malaisé de les suivre. Ils assistent à des fiançailles, à des mariages partout, ils ont une tendresse sans fin pour les relations les plus distantes : entre les idées et les objets, les hommes et les pierres. Sils ne voient pas tout, sils ne possèdent pas la connaissance pleine, cest peut-être simplement quils parlent. Les mots font retomber leur vision en poussière. Les mots les plus beaux, les plus rares nont ici aucun privilège : ils diminuent, eux aussi, tout ce quils touchent. Et moi, qui voudrais vous dire, avec des mots, cette expérience que jai de la simplicité du réel, je la diminue moi aussi : la voici toute petite dans mes mains. Pourtant elle nest ni petite ni confuse : cest sur elle que je vis. Cest elle que je respire. Cest de me la rappeler, cette expérience, aussi souvent que je le peux, que je prends le courage dexister. Mon courage nest pas à moi, il est dans la vie. À moi de laccepter ou de la refuser : cest tout. Ainsi du courage. Mais ainsi, de même, du bonheur et de la connaissance. Et, au bout du compte, de la vie elle-même. Tout ce qui fait accepter la vie est bon. Tout ce qui nous la fait refuser est médiocre et provisoire. 1. La crête du Blue Ridge, en Virginie, fait partie de la chaîne des Appalaches. |
(Texte tiré du livre de Jacques Lusseyran, Le monde commence aujourdhui, Éditons La Table Ronde, Paris, 1959. Ce livre na pas été réédité et il est maintenant introuvable.)