Un maître Tch'an
« Si l'il ne dort pas »
Sin Sin Ming
(Écrit sur le cur de la confiance)
Le Sin Sin Ming est souvent attribué à Seng Ts'an (520-602), le troisième patriarche Tch'an chinois, mais plusieurs experts estiment plutôt qu'il a été écrit au VIIIe siècle. Ce texte est tout empreint de l'esprit du bouddhisme Tch'an, qui a rétabli de manière tout à fait originale le cur de la grande Tradition, de la voie directe.
La voie enseignée par le Grand Silencieux le Bouddha en Inde au VIe siècle av. J.-C., a subi à travers les siècles, comme tout enseignement qui se démocratise, des distorsions et des altérations considérables en devenant du « bouddhisme » : moralisme tatillon du Hinayâna (le Petit Véhicule), sentimentalisme et spéculations inutiles du Mahâyâna (Grand Véhicule), récupération de la figure du Bouddha par l'hindouisme (qui en fait un avatar de Vishnou) et, plus tard, fantaisies réincarnationnistes, encombrements inutiles et ritualisme du bouddhisme tibétain.
Le Tch'an s'en tient à une tranchante et noble verticalité, sans jamais laisser s'émousser la virilité spirituelle, mais sans non plus se raidir comme le fera sa transmission au Japon, le Zen. Bien sûr, le Tch'an chinois émane également le parfum du Taoïsme.
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Sin Sin Ming
La grande Voie n'est pas difficile, S'en éloigne-t-on de l'épaisseur d'un cheveu, La lutte entre le pour et le contre, Perfection du vaste espace, Ne pourchassez pas le monde soumis à la causalité, En cessant d'agir pour trouver la tranquillité, Quand on ne comprend pas la non-dualité de la Voie, À force de paroles et de spéculations, Revenir à la racine, c'est retrouver le sens ; Si le monde paraît changer, Ne vous attachez pas aux vues duelles, La dualité n'existe que par rapport à l'Unité ; Si une chose ne nous trouble pas, elle est comme inexistante ; L'objet est objet par rapport au sujet ; Dans ce vide unique, les deux se confondent L'essence de la grande Voie est vaste ; Si nous nous attachons à la grande Voie, nous perdons la justesse ; Écoutez la nature des choses et vous serez en accord avec la Voie, Ce malaise fatigue l'âme : Quand vous ne les repousserez plus, Les choses sont dépourvues de distinctions ; L'illusion engendre tantôt le calme, tantôt le trouble ; Rêves, illusions, fleurs de l'air, Si l'il ne dort pas, En nous donnant au mystère des choses en leur réalité unique, Ne cherchez pas le pourquoi des choses : Les frontières de l'Ultime Une fois les doutes balayés, Tout est vide, rayonnant et lumineux par soi-même : Dans la Réalité telle qu'elle est, Dans la non-dualité, toutes choses sont identiques, Le principe est sans hâte ni retard ; L'infiniment petit est comme l'infiniment grand, L'existence est la non-existence, Une chose est à la fois toutes choses, L'esprit de confiance est non duel ; Cette version française du Sin Sin Ming est inspirée de la belle traduction de L. Wang et J. Masui (revue par le professeur P. Demiéville du Collège de France) telle qu'elle apparaît en pages 205-209 de l'ouvrage Tch'an - Zen : Racines et floraisons, numéro 4 de la nouvelle série de la collection Hermès, éditions Les Deux Océans, Paris, 1985. Certains passages ont été empruntés à la traduction de Daniel Giraud dans Seng Ts'an : Hsin Hsin Ming, traité de spiritualité Ch'an du VIe siècle, éditions Arfuyen, Paris, 1992, ISBN 2-908825-19-8. |