LA MATURITÉ DE LA JOIE
Jean Bouchart d'OrvalÉditions Libre Expression
1992
(extrait)

Atha yogânushâsanam
Désormais commence la révélation du yoga (I-1)
Atha: maintenant, ici, désormais. Yoga: l'Unique, le yoga. Anushâsanam: discipline, enseignement.
L'exposition magistrale qui débute ici diffère de ce à quoi nous avons généralement habitué notre cerveau. Quelque chose va enfin changer; c'est pourquoi le premier mot résonne comme «désormais» plus que comme «maintenant», traduction habituelle des commentateurs. Ce que dit le mot atha, dépasse le sens terne et banal dont l'il blasé et distrait se contenterait volontiers. Or, voilà justement ce qui va changer maintenant: le compromis avec la grande noirceur ou même avec la petite clarté.
Nous avons accepté jusqu'à maintenant le rôle d'être mortel et limité, celui de créature par opposition au créateur, celui de sujet observant par rapport au reste de l'univers, par rapport à «l'autre», avec tous les mouvements d'espoir et de désespoir que cela implique, et aussi avec la certitude de ne jamais sortir du doute et du scepticisme. Cet exposé s'adresse à celui qui, après avoir mené toutes sortes de recherches à tous les niveaux, en est arrivé à la conviction que la vie recèle un mystère immense et qu'il est possible d'y accéder en simplicité d'esprit. Simplicité signifie ouverture à ce qui est, par rapport à l'asservissement à toutes les opinions accumulées depuis des milliers et des millions d'années. Cette simplicité d'esprit, que l'on peut nommer la mentalité du débutant, constitue d'ailleurs l'unique chemin vers le mystère. Car ce mystère se retire devant l'insistance pressée de la pensée à lui faire redire le connu. Après avoir considéré la question de l'existence, ou celle du bonheur, sous toutes sortes d'angles compliqués, indirects et artificiels, le chercheur redécouvre un jour la fraîcheur et pousse ce cri du cur: «désormais!».
Le maître de Nazareth reprend cette parole d'Isaïe, qui décrit bien l'esprit déployé par Patanjali autour de la parole inaugurale de son exposé:
L'esprit du Seigneur est sur moi,
parce qu'il m'a consacré par l'onction,
pour porter la bonne nouvelle aux pauvres;
Il m'a envoyé annoncer aux captifs la délivrance
et aux aveugles le retour à la vue,
renvoyer en liberté les opprimés,
proclamer une année de grâce du Seigneur 1.
Les pauvres, ceux à qui la bonne nouvelle vient offrir une année de grâce, ne sont pas uniquement ni surtout les indigents du corps, mais plutôt les miséreux de l'esprit. Nous disposons d'une fortune inimaginable, mais tant que nous l'ignorons et tant que nous ne savons pas où elle est celée, nous continuons à vivre comme nous l'avons toujours fait, c'est-à-dire en nous inquiétant de tout et de rien. Les captifs sont les captifs de l'errance, les prisonniers de la pensée et de l'opinion, bref ceux qui sont asservis à l'idée qu'ils sont le corps ou la personnalité. Les aveugles sont ceux qui ne voient pas la lumière de l'être, tout en croyant voir la réalité dans les choses et les phénomènes. Les opprimés sont ceux qui entretiennent l'idée que quelque chose d'extérieur les tourmente, alors que c'est leur propre mental qui les tyrannise. C'est à tous ceux-là que le Christ apporte la grâce. Il n'en tient qu'à l'homme de faire en sorte que cette «année de grâce» s'étende en une vie de grâce. C'est ce que la discipline exposée par Patanjali permet de réaliser.
Le yoga signifie l'Unique, ou la pure existence. Éternel et universel, il rejoint le cur des hommes dans tous les pays et dans toutes les traditions. Tout comme le soleil luit sans arrêt, qu'on le voit ou non, il est. Ce qui débute ici c'est son enseignement. Le travail de découverte implique le système nerveux du chercheur qui n'a pas réalisé sa nature véritable et non le Soi, ou la pure conscience en tant que telle. Pour l'être, comment pourrait-il y avoir de réunion ou de découverte, puisqu'il n'y a jamais eu de division ou d'oubli?
De quel genre de révélation est-il question? C'est ce que le mot suivant révèle. Anushâsanâm est généralement rendu par «enseignement», ou «exposition». Soit. Mais ce mot dit davantage. Anu signifie antique, ou ancien, et shâs veut dire discipline. Il s'agit donc bel et bien d'une discipline, donc d'un apprentissage pratique, et non d'un autre système philosophique ou d'une tribune pour permettre à des érudits de ratiociner. Discipline signifie apprendre et cela requiert une ouverture à ce qui va être dit. Le recueil d'aphorismes de Patanjali n'a aucunement pour objectif de convaincre les indécis ou de réduire au silence les infidèles. Il s'adresse à tous ceux qui sont prêts à aller au fond des choses et à approfondir la joie. «Désormais» est l'appel qui résonne pour ceux-là.
(1) Isaïe 61, 1-2 et Luc 4, 18-19