LA PASSION DU MÊME

Jean Bouchart d'Orval

(Interview réalisée par Hélène Noël et publié en 1995 dans le numéro 37 de la revue 3e Millénaire)

Hélène: Vous avez été formé comme physicien et ingénieur nucléaire. Vous avez décidé, à l'âge de trente-trois ans, de délaisser votre profession pour vous consacrer totalement à la méditation et à l'enseignement. Comment en êtes-vous venu à ce changement si radical dans votre vie?

Jean: Je n'ai absolument rien décidé. Simplement, je n'avais plus le choix. Les décisions, surtout les grandes décisions, sont toujours prises de cette façon-là. Les transformations s'opèrent si et seulement si les conditions sont réunies et qu'il n'y a pas d'autre chemin pour la vie, quand l'existence n'a pas d'autre chemin à prendre que celui-là. À un moment donné, on s'en rend compte, en tant qu'être humain. Si on n'est pas encore complètement conscient de l'unicité de l'énergie, on se dit: «J'ai décidé de faire telle chose, de m'orienter dans telle direction». En réalité, nous n'avons pas le choix, nous n'avons jamais eu le choix. Nous devenons simplement conscients de la direction de l'espace-temps vers laquelle s'engage l'Être à travers ce véhicule-ci.

Cela semble peut-être un changement radical, mais en réalité c'était simplement la poursuite sous un autre nom de ce qui n'a jamais cessé de cheminer en moi. La recherche a peut-être changé d'étiquette, mais elle n'en demeure pas moins la même quête.

Je me suis alors rendu compte de ce qui m'attirait vraiment dans la physique durant tout ce temps. Élevé dans la tradition judéo-chrétienne, j'ai aussi réalisé, à la même époque, ce qui me fascinait dans un personnage tel que le Christ. J'ai aussi commencé à sentir ce qui m'interpellait à travers tous les événements de ma vie quotidienne. Quand une éclaircie intervient dans l'existence d'un être humain, un changement radical semble alors s'opérer. Il ne s'agit pas d'un changement dans l'essence de la recherche; c'est plutôt une meilleure précision de la recherche, une plus grande intensité. Il survient une plus grande focalisation; on devient plus exact, plus adroit. C'est cela qui s'est produit dans mon cas. J'ai délaissé mon travail d'ingénieur et je me suis consacré à plein temps à cette intensification d'une recherche qui est radicalement différente de toute forme connue de recherche, différente de tout ce que l'on pense chercher habituellement, parce qu'en vérité on ne cherche pas quelque chose. Je ne prétends pas du tout qu'il faille laisser son travail, changer tout son mode d'existence et partir, mais en ce qui me concerne, c'est ainsi que ça s'est passé.

Vous avez séjourné à de nombreuse reprises à l'ashram de Swami Shyam, dans la vallée de Kullu, dans l'Himalaya. Pouvez-vous nous dire ce que cette expérience vous a apporté et quelle est la nécessité d'avoir un maître spirituel et de trouver la foi dans un guru?

L'expression «trouver la foi en un guru» n'est peut-être pas très heureuse, parce que s'il s'agit bien d'un guru, d'un maître authentique, alors le contact avec un tel maître nous fait perdre la foi, non la trouver! Nous perdons la foi en tout ce à quoi nous nous agrippons, tout ce qui n'est pas réel, en faveur de la connaissance. Au fond, un autre mot pour la foi est le doute… C'est de tout cela que nous sortons alors: la foi, le doute, la croyance, la rigidité, la fixation sur une image de la réalité, sur un idéal, sur un but, sur un système, un groupe. Cela n'empêche pas la croyance, les buts, les idéaux, etc. de foisonner dans l'entourage d'un maître, surtout son entourage immédiat, mais cela est le jeu des disciples, non la création du maître. Celui-ci va plutôt utiliser tous ces «matériaux» pour mettre la connaissance en perspective par rapport à tout ce qui n'est pas le Fond. Il ne demeure alors dans l'attention que ce qui est réel, c'est-à-dire notre nature véritable, inchangeante, intemporelle.

Ce que le contact avec Swami Shyam m'a apporté, c'est la possibilité, le cadeau immense, de pouvoir côtoyer quotidiennement un être humain en qui la vision de l'Être dans toute sa pureté s'est complètement actualisée. [Depuis la publication de cet article, de très nombreux témoins directs ont publiquement exposé Swami Shyam pour ses abus de pouvoir, son exploitation sexuelle des femmes de son entourage et même pour l'abus sexuel d'enfants. Cela n'enlève rien à ce que j'ai touché en moi à son contact, mais démontre tout de même que l'être humain peut se montrer sublime et, quelques instants plus tard, ignoble, tant qu'il s'illusionne et demeure pris par lui-même.] C'est surtout en ceci que consiste l'enseignement, le seul qu'un maître peut livrer: ce qu'il est, ce que l'aspirant est aussi, mais qui ne s'est pas encore actualisé dans ce dernier. Le soleil n'enseigne pas, il brille; ainsi en est-il d'un maître véritable. Quand on en a la possibilité, quand on se sent interpellé par cela et que les conditions sont réunies pour qu'on puisse en ressentir la chaleur et la lumière, on se met en sa présence, le plus simplement du monde. C'est une force qui nous guide, de toute façon, il n'y a pas à se préoccuper de ce qui adviendra. À ce moment, ce qui est parfois décrit comme une discipline, un effort, prend place en soi. On se met en présence de cette lumière intense, qui prend parfois la forme d'un autre être humain qui est établi en elle. Tout cela demeure un cadeau de la vie. Il n'y a rien à faire d'autre que demeurer conscient du courant qui fait son œuvre.

On ne peut rien forcer, rien provoquer. La provocation, la mise en demeure, cela agit plutôt comme un repoussoir. Heidegger définissait un jour l'Être comme «Cela qui se retire». Pourquoi Cela se retire-t-il? Parce que «quelqu'un court après. Nous nous précipitons presque toujours vers quelque chose, quelque lieu, quelque état. Dans cette ruée vers la conceptualisation de la réalité, l'Être en tant qu'Être se retire, car nous le voilons des formes que nous prenons pour la réalité. Dès que l'Être se manifeste en tant que forme, il se voile en tant qu'Être. Au fond, il y a occultation du Même par le Même.

Aucun être humain n'est à blâmer, cela s'inscrit dans le jeu. Mais même quand il y a blâme, cela aussi c'est le jeu! Ce qui fait encore partie du jeu, c'est la réalisation de ce mécanisme-là, qui cesse alors d'agir dans les ténèbres, à notre insu, et de nous mener là où nous n'avons jamais voulu aller. Car en tant qu'êtres humains, nous avons une direction: la plupart d'entre nous appelons cela le bonheur, la joie, la paix, la liberté. Mais dès que la vérité nous est dévoilée, toute direction paraît complètement illusoire. Les buts, les directions, les causes, les effets, rien de tout cela n'a alors de sens. Il ne subsiste que le Réel en tant que Réel.

On ne devrait jamais se tracasser avec la nécessité «d'avoir» un maître spirituel. Il semble que cette question a hanté et continue de hanter nombre de gens. Il ne faut jamais s'en faire avec cela, car, en vérité, c'est déjà joué d'avance. Nous allons rencontrer exactement ce qui nous convient dans la vie. Dire que c'est nécessaire ou non nécessaire, c'est faire preuve d'une vision étroite et courte. Une seule chose compte vraiment: demeurer à l'écoute. Si on demeure vraiment à l'écoute, à un moment donné il y a un message, un être, une situation, qui nous fait signe. On y répond alors sans analyse, sans raison (même si on peut alors fournir une pléthore de bonnes raisons); on y répond parce qu'on y répond, comme un enfant joue parce qu'il joue.

On répond de la même manière que le maître appelle: sans intention. Le Même interpelle le Même et le Même répond au Même. Je crois que c'est ce que nous pouvons en dire de plus intelligent. Cela fait penser à ce qu'un physicien anglais déclarait pour résumer la physique quantique: «Quelque chose d'inconnu fait nous ne savons quoi.» On peut bien mettre le nom qu'on voudra sur ce quelque chose, mais on ne devrait jamais s'en faire avec ce qui doit arriver!

Vous en êtes maintenant à votre cinquième publication. Quelle importance accordez-vous à l'écriture dans votre vie?

Francis Bacon a écrit: «Écrire rend l'homme exact.» Le processus de l'écriture nous force à clarifier les concepts, éclairer l'intellect, ce qui est loin d'être négligeable et permet de voir encore mieux que la réalité se situe bien au-delà, à l'arrière-plan de l'intellect. Tant que celui-ci demeure encombré de concepts confus et en apparence contradictoires, tant qu'on y prête foi et qu'on vit dans le monde de l'opinion, il n'y a aucune possibilité de laisser la réalité monter dans l'évidence de la conscience. Il s'agit de rendre évident ce qui semble subtil. Tant que la vérité demeure subtile, c'est qu'elle n'est pas perçu clairement, quelque chose nous échappe. C'est quand la réalité devient évidente que la transformation véritable devient non seulement possible mais inévitable. Écrire est une activité naturelle pour moi. Je n'ai pas le choix d'écrire ou de ne pas écrire: le flot de la conscience prend avec aisance le chemin de la main.

J'ai remarqué que dans vos entretiens, vos séminaires, vos écrits, l'humour demeure présent. Est-il un indice de développement spirituel?

Oui, bien sûr, l'humour, partout où il se trouve, est un signe d'expansion. Mais le sérieux aussi est un indice de développement spirituel, la tristesse aussi, la joie, le désir, la peur, tout. Pourquoi tout cela est-il indice de développement spirituel? Parce que dès que nous percevons, réalisons, tout cela, tout ce que nous prétendons si important, si grave, un humour profond apparaît! Tant que nous nous prenons encore pour quelqu'un, le Fond de l'existence n'est pas encore monté dans cette évidence dont nous parlions précédemment. L'humour devient impossible à ce moment-là. Dans ce sens, oui, l'humour peut être perçu comme un «symptôme» de santé spirituelle, surtout l'humour qu'on a envers soi-même. On ne peut pas vivre libre et être dépourvu d'humour; la vie est trop drôle, c'est tordant! Ce n'est pas nécessaire de constamment faire des farces et rire aux éclats. Ça peut être ça, oui, mais pas seulement cela. En fin de compte, ça veut simplement dire savoir observer ce qui est, y compris nos réactions face à ce qui est, car cela aussi c'est ce qui est.

Peut-on appeler cela avoir un esprit fin?

Oui, un esprit fin est un esprit à l'écoute; c'est aussi un esprit rempli d'humour. Tout ça est synonyme. Quand on est à l'écoute, sans jugement, sans but, sans raison, sans idéal, peut-on prendre au sérieux tout ce cirque de l'existence manifestée? Tout dans la vie est une occasion de perfectionner l'humour. La souffrance est le symptôme de l'identification profonde avec le «je», alors que dans la joie — l'humour est joie — il n'y a pas d'individu. Dans la joie véritable, il n'y a pas quelqu'un qui est joyeux, alors que dans la tristesse on trouve toujours quelqu'un qui est triste.

Dans votre dernier ouvrage, «La Diligence divine», la forme d'écriture est plus poétique que dans vos livres précédents. Le parfum qui s'en dégage ressemble à «la brise silencieuse» qui appelle au silence et au recueillement. Pourquoi avoir choisi la forme poétique? Pensez-vous que la poésie est le mode d'expression le plus adéquat pour exprimer l'Inexprimable?

La forme poétique s'est imposée d'elle-même, comme il se doit. Elle m'a toujours semblé être la forme d'expression la plus puissante, car elle laisse le lecteur ou l'auditeur participer à la découverte. Elle inclut le lecteur et l'auditeur dans son manteau. Elle ne lui dit pas quoi regarder, pourquoi regarder, que conclure. Elle n'est qu'occasion; occasion d'ouverture. Dans l'expression poétique, il n'y a pas d'intention de dire ceci ou cela. On laisse les choses se dire comme elles ont à être dites, comme la Vie elle-même les manifeste. L'Existence n'est-elle pas poésie? Ne voile-t-elle pas de mystère ce qu'elle dit de plus précieux? Le genre poétique me plaît beaucoup, car il reflète bien l'Existence, qui se révèle dans les formes et les phénomènes en s'occultant en tant qu'Existence.

Est-ce la raison pour laquelle les textes de poésie mystique de Tagore, Ibn' Arabi ou Shankaracharya sont vivants, mouvants, toujours frais?

Absolument, parce que dans la poésie, il n'y a rien qui est dit! Il y a simplement une fenêtre ouverte. On recueille, ou plutôt on est recueilli de façon tout à fait juste, chaque instant, et ce qui est ainsi recueilli, ou ce qui nous recueille ainsi, est toujours le Même; cela est la fraîcheur elle-même. Dans d'autres genres d'écriture, il y a peut-être un plus grand risque de fixer la réalité dans une forme, dans une formule qui nous ferait conclure que la réalité c'est ceci, que ce n'est pas ceci, ou que c'est cela. Dans ce genre d'expression, dès qu'on affirme quelque chose, immédiatement il faut affirmer le contraire; c'est parfois épuisant! Enfin, j'exagère un peu, mais ne sent-on pas une certaine lourdeur de ce genre, par rapport au style plus poétique? Dans la langue poétique, il n'y a qu'un espace ouvert, où la réalité peut se manifester librement. Il y a suggestion, proposition.

Vous enseignez la méditation à des petits groupes et vous dites que l'essence même de la vie spirituelle c'est le maintien de la pure attention, qui permet une vision réaliste dans la vie quotidienne. Que signifie le maintien de «la pure attention»?

Dire que «j'enseigne» la méditation, ou «la pure attention» serait plutôt prétentieux de ma part et de toute façon inexact, car en réalité nous sommes toujours attentifs. Ce n'est pas l'attention elle-même qui nous fait défaut. Mais cette pure attention est habituellement recouverte par les formes qu'elle assume: les perceptions, la pensée, les concepts, la mémoire, les représentations, bref les traces laissées par le passé. Nous devenons attentifs à cela et négligeons complètement l'essentiel, le Fond! Méditer c'est simplement demeurer attentif au Fond plutôt qu'aux seuls phénomènes, aux «choses» et à nos représentations.

On ne peut donc pas enseigner la méditation, du moins dans le sens habituel du terme. L'attention s'enseigne-t-elle? Non, pas vraiment. On peut évoquer le Fond, on peut faire signe en sa direction et, à ce moment-là, si l'énergie est disponible dans le système nerveux d'un être humain et si celui-ci n'est plus envoûté par le seul paraître de l'existence, alors cet être est cueilli par le silence méditatif et «le ciel s'ouvre», comme il est écrit à propos du baptême de Jésus. L'attention n'est pas dirigée volontairement, car cela serait violence, une direction imposée par la pensée; nous parlons d'attention, non d'intention! La méditation c'est l'attention, non la tension… On laisse l'attention se poser sur la réalité telle qu'elle est, sur l'Espace entre les représentations, entre les pensées, entre l'inspiration et l'expiration. Cet Espace est l'unique réalité, manifestée et non manifestée.

À ce moment, quelque chose de frais s'installe dans cet être. Ce n'est pas qu'il n'y ait plus de représentations, de pensées, d'émotions, de préférences au niveau du corps et du mental, non pas du tout. Tout cela ne va jamais cesser, tant que nous serons des êtres humains. Ce qui cesse, c'est la croyance que tout cela est réel en tant qu'entités séparées, que nous sommes quelqu'un, un individu centre de tout ce qui est perçu. Cette cessation définitive c'est cela que le sage Patanjali nomme nirodha (la cessation) et que Bouddha appelle nirvana (l'extinction).

Un tel être est ce qu'on appelle «un éveillé»?

S'il y a vraiment éveil, il n'y a pas d'éveillé. Il n'y en a jamais eu. C'est d'ailleurs pourquoi le Bouddha finit par déclarer à un passant qui s'informait de son identité non pas «je suis un éveillé», mais simplement «je suis éveillé». La différence est énorme! Personne ne peut s'éveiller, car personne n'est endormi. Personne ne peut se libérer, car personne n'est asservi. Pourquoi? Tout simplement parce qu'il n'y a personne! L'errance, ou l'asservissement, c'est quand il y a ignorance de cela. L'éveil, ou la libération, c'est quand cela n'est plus recouvert, oblitéré. Mais il n'y a pas une «personne» qui s'éveille. La croyance en la personne c'est l'essence même de l'errance, qu'on désigne sous le nom de avidya en Inde (littéralement la non-vision). Prétendre que quelqu'un va s'éveiller un jour, ou que quelqu'un s'est éveillé, c'est réaffirmer la même ignorance.

À la source de toute démarche authentiquement spirituelle, quelle est l'attitude juste?

L'attitude juste consiste à cesser de vouloir se transformer. C'est la cessation de cette forme très insidieuse de violence qui consiste à opposer ce qui est à ce qui devrait être, à ce qui aurait dû être, ou à ce qui devra être. C'est l'extinction de cette frénésie, de cette obsession avec soi-même. Il y a l'Être. Quoi de plus? Voilà une attitude juste. Bien sûr, des transformations prennent place au niveau de la pensée et de l'agir. mais tant que ces transformations sont provoquées par la pensée, elles demeurent éminemment superficielles et transitoires. Il n'y a qu'à observer sans référence à ce centre d'observation, le «je», sans idéal, tout à fait comme un débutant. On n'a pas à maintenir l'attitude juste, il n'y a rien à maintenir. Qui veut maintenir? Encore et toujours la pensée; la pensée égotique. En un certain sens, le maintien de l'attitude juste c'est la cessation de toute velléité de maintien. C'est demeurer à l'écoute et surtout ne pas s'en faire!

Dans «La Diligence divine», vous dites: «L'amour est unique et il demeure toujours le même. Quand on aime vraiment, on se hâte avec attention.» Pourriez-vous éclairer davantage cette phrase?

Il n'y a qu'un amour et c'est cela qui nous attire à travers tous nos amours: l'amour pour une tâche, pour une personne, pour sa patrie, pour la terre entière, l'amour de soi, l'amour de l'amour. Le seul amour est l'amour de la vie. Quand cet amour est connu, reconnu, dans son unicité, à ce moment-là on ne peut que devenir empressé envers la vie elle-même et cela inclut toutes les formes de vie. On cesse de la diviser, de la fragmenter. On ne dirige plus son amour envers un fragment et on ne rejette plus les autres fragments. Il n'y a plus de fragments. Il n'y vraiment qu'un amour, qu'une attention. C'est cela la diligence: être attentif à la Vie, à l'amour lui-même.

Sur le terrain de l'action, cela se traduira de façons diverses, selon les circonstances. On peut très bien faire preuve de discernement et ne pas laisser agir à sa guise un assassin, mais fondamentalement c'est la Vie qui agit, non cette fiction qu'est la personne. On peut aimer ses «ennemis», mais alors on les aime comme des ennemis! Aimer veut simplement dire demeurer conscient qu'il y a l'Être et que tout est son Jeu. C'est ne pas être identifié à un personnage particulier du Jeu. Dès lors, l'action est toujours appropriée. C'est la liberté de l'Être et le mental, la pensée, n'a aucune compétence pour savoir ce qu'est cette liberté. Ce qui ne l'empêche pas de conclure…

La liberté n'est pas l'aboutissement d'un chemin de croissance personnelle. C'est beaucoup plus rapide et plus radical que cela: c'est l'abolition personnelle. Non pas la négation du corps, de la pensée, ni des émotions, mais l'abolition de l'ignorance, de l'errance.

La physique moderne nous parle de l'impermanence des phénomènes et du vide des formes; elle pointe en direction de l'Être. Que signifie pour les physiciens, à l'heure actuelle, aller plus loin?

Ce que vous dites est vrai. Mais la physique se doit de demeurer la physique. Elle doit se garder de se muer en une sorte de gélatine de molles théories ayant pour mission de démontrer quelque chose dans le domaine spirituel. D'ailleurs, la science authentique n'a d'autre mission que d'éclairer le monde phénoménale; elle ne doit jamais avoir de but, sauf celui-là. De toute façon, la vie spirituelle se soutient d'elle-même et n'a que faire de fondements «scientifiques». Quoi de plus ridicule que les grossières tentatives de détournement à la fois de la science moderne et du védantisme indien qu'on nous inflige parfois? Bien sûr, la physique du XXe siècle fait signe vers quelque chose d'inouï, mais c'est une grande sottise que d'essayer de forcer une «fusion» de la science et de la vision spirituelle de l'existence. La physique, en tant que démarche intellectuelle, ne peut «aller plus loin», comme vous dites. C'est aux physiciens en tant qu'êtres humains à le faire.

La vision mécaniste de l'univers ne tient plus depuis longtemps. Pourtant, peu d'entre nous ont su tirer les conséquences pratiques de cette réalisation. Les physiciens eux-mêmes continuent de se comporter, dans leur quotidien, comme si le monde était constitué de «choses» ayant des existences séparées les unes des autres et surtout séparées de l'observateur. N'est-ce pas étonnant? C'est que pour aller plus loin, il faut une sorte d'énergie qui nous pousse à ne faire de compromis avec aucune forme de représentation de la réalité; non pas seulement intellectuellement, mais surtout au niveau du quotidien, chaque instant. Pour cela, l'expérience directe de la réalité telle qu'elle est demeure incontournable. Ce n'est pas intellectuel. À un moment donné, s'installe dans l'esprit une attitude méditative.

Aller plus loin, c'est ne pas étouffer cet espace de méditation. Seul l'Espace peut mener «plus loin». Tout le reste est strictement intellectuel, ce qui n'est ni bon ni mauvais en soi, mais très limité. Encore faut-il posséder une grande énergie intérieure et ne pas craindre l'opinion de l'arrière-garde, ni d'avoir de réputation de chercheur «sérieux» à préserver… Je crois qu'à l'heure actuelle très peu de physiciens — très peu d'êtres humains, en fait — disposent de cette qualité d'énergie. La vie spirituelle c'est radical. Je crois que la vaste majorité des êtres humains, dont les physiciens, préfèrent encore être amusés et distraits par leurs modèles de la réalité plutôt que de demeurer résolument et directement avec ce qui est.

Bien sûr, il y a le bon physicien à barbe blanche, qui vient périodiquement vulgariser sa science, nous parler de protection de l'environnement et condamner les armes nucléaires. Oui, c'est très sympathique. Mais ça ne quitte pas le domaine du romantisme et ça ne va pas très loin. On vient aussi régulièrement nous dire que la science ne peut prouver l'existence de «Dieu», que le reste est une affaire de croyance, etc. Tout ça demeure vrai, mais ce n'est rien pour nous extraire de l'enclos de la représentation intellectuelle ou de la croyance. Tant qu'on n'a pas vraiment senti en soi le souffle de l'Unique, on ne sort pas du monde de l'opinion et de la croyance.

La physique moderne est une occasion, parmi tant d'autres, de s'extraire de l'enclos navrant à la racine des maux de l'humanité. Mais il faut de l'audace et de la perspicacité au physicien qui s'avance hors des sentiers battus, entre le modèle sympathique mais stérile du bon savant grand-papa gâteau et un certain délire du nouvel-âge qui abuse tant des équations de la physique que des textes des traditions spirituelles.

En fin de compte, la Vie n'est-elle pas passionnante? C'est cette passion qu'il faut écouter, qu'il faut remonter. C'est cela la Source, c'est ce que nous sommes vraiment: le Même.

Je vous remercie beaucoup.