Tara
 
Tara. Collection Bhairava
titre

La maturité de la joie

Jean Bouchart d'Orval

Éditions Du Relié

1999

(extrait)

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Sanskrit

Yogash chita vritti nirodha

Le yoga est la cessation de la fragmentation mentale

Yoga: l'Unique, le yoga. Chitta: mental. Vritti: vague, fait de rouler, modification, manière d'être. Nirodha: cessation.

Tout est dit ici. Les quatre mots du second aphorisme définissent la «discipline» d'une façon pratique. Mais encore faut-il savoir ce qu'ils disent et surtout comment ils nous interpellent. Chitta est le champ mental, c'est-à-dire l'océan de la perception et de la réflexion. Même le sommeil profond est inclus dans ces monde de la perception, ou de l'activité cognitive. On parle de champ mental dès qu'il existe un sujet et un objet séparés, c'est-à-dire un centre de perception par rapport au «reste» qui est perçu. Tout ce qui peut être appréhendé là-bas est le champ mental.

Le sens de vritti dépasse ce que l'on entend généralement par pensée. L'idée de roulement, d'une vague en mouvement, en constitue le sens premier. Il s'agit d'un processus plus fondamental que la seule pensée consciente. On peut le rendre par activité mentale ou par forme de conscience et c'est ainsi que nous le traduirons la plupart du temps. Mais ici, le mot porte définitivement le sens de séparation entre un sujet percevant et un objet perçu. Le sens profond se dégage davantage avec la compréhension du mot suivant.

La parole nirodha porte en elle toute l'essence de la réalisation spirituelle, toute la grâce échue à l'âme recueillie. Elle est la cessation, le silence. Mais qu'est-ce que le silence? Le silence imposé par la pensée, ce que l'on désigne souvent par le mot «contrôle», n'est pas le silence; c'est un effort, une lutte, un malaise. Pour tout dire, c'est encore la pensée qui divise, il y a encore quelqu'un qui recherche un but; rien de neuf, rien qui permette au cri «désormais!» de retentir. Au contraire, la discipline du yoga est l'arrêt de quelque chose qui n'a guère cessé jusqu'à maintenant et que l'on évoque par le nom de chitta vrtti. Toute perception dans laquelle l'objet perçu est retenu comme étant séparé du sujet percevant est désignée par l'expression chitta vritti.

On peut traduire ce sûtra de deux façons, selon qu'on traduit citta vrtti par «activité mentale» ou par «fragmentation mentale». «Le yoga est la cessation de l'activité mentale» se référerait à une cessation temporaire, une paix tributaire de circonstances particulières. Il s'agit là d'une accalmie mentale, même si la joie qu'on y éprouve se démarque nettement des joies liées aux objets et aux circonstances de la vie mondaine. C'est ce que proposent certaines «techniques» de méditation très à la mode et c'est déjà beaucoup par rapport à l'agitation mentale habituelle de l'homme. Car dans cette accalmie, la source de l'activité mentale peut être perçue. Mais elle n'y est perçue que dans l'absence de pensée ou de perception. Celui qui ne dépasse pas ce genre de méditation se retrouve éventuellement à nouveau démuni devant le retour de l'activité mentale, devant «le monde». Bien loin de constituer l'antithèse de la parole, nirodha en est l'essence et l'accomplissement ultime.

La parole fait surgir la mémoire du silence. Le logos est la parole, le verbe. À partir du Ve siècle avant Jésus-Christ, ce mot signifie, dans la littérature grecque, parole. On l'a traduit par le mot latin verbum: le verbe, le mot, la parole.

Logos se rattache au verbe legein. Ce verbe signifie certes «parler», «dire quelque chose». Mais il signifie bien plus, du moins à l'origine. Homère, la plus ancienne source grecque qui nous soit parvenue, l'utilise dans le sens de «rassembler», «cueillir». Le poète bucolique Moschus de Syracuse (vers 270 av. J.-C.) dit: Aglaïèn rodou legein, c'est-à-dire «cueillir l'éclat d'une rose». Le poète, en disant cela, cueille pour nous l'éclat de la rose; il n'est pas surprenant que legein signifie plus tard «parler», «dire quelque chose». La parole est le recueillement, le rassemblement de la mémoire: elle évoque, c'est-à-dire qu'elle nous appelle. À quoi veut-elle nous appeler? Que veut-elle cueillir? Sans aucun doute, la réalité; ce qui est. Elle veut mettre en évidence une existence. En ce sens la parole est concentration, rassemblement par rapport au diffus et à l'inexprimé. C'est sans doute pourquoi l'activité neurologique associée au langage se trouve dans l'hémisphère gauche du cerveau.

La parole montre l'existence des choses, des objets. En latin, objectum est «ce qui est posé devant». Qu'est-ce qui est posé devant la parole? Les objets, bien sûr. Mais en répondant cela, on n'apprend rien sur la réalité de ces objets. La parole nomme donc les objets d'après leur forme, leur couleur, leur son, etc., d'après ce que les sens peuvent en percevoir. Mais on n'en sait toujours pas plus sur cela qui est posé devant. Nos instruments scientifiques, ces prolongements de nos sens, ne font qu'ajouter à la description des phénomènes, sans jamais nous révéler l'identité de la présence d'aucune chose. Aux niveaux atomique et sub-atomique, les spins et la charge électrique remplacent la forme et la couleur, mais on n'en sait strictement pas davantage sur la présence elle-même, sur la réalité toute nue.

Problèma, en grec classique, veut dire «ce qui s'offre au regard» et possède le même sens que objectum en latin. C'est bien parce que nous ne savons pas reconnaître la nature essentielle de ce qui s'offre au regard que cela devient ce que nous nommons, dans nos langues, modernes, «problème». C'est bien parce que nous ne saisissons pas la nature véritable des «objets» que nous les blâmons pour nos difficultés.

L'observation scientifique, l'attention habituellement distraite de l'homme et le parler ordinaire: tout cela demeure tributaire du phénomène. Ce mot dérive du verbe phainô, qui signifie paraître. Depuis longtemps la parole s'est affaissée au niveau des phénomènes: formes, couleurs, spins, charges électriques, races, religions, nationalités, opinions, théories, dogmes, etc. À l'occasion de très brefs élans par en haut elle nous a rassemblés sur la présence, sur l'être; c'est en de si brefs instants qu'elle s'est accomplie. «Accomplir la parole des Écritures», ce n'est pas seulement ni surtout réaliser de quelconques prophéties; c'est plutôt laisser la parole remplir son rôle originel et final, qui est de cueillir la présence et nous rassembler en elle. Tout être humain qui connaît sa nature véritable est un authentique prophète, car il prophétise, «il parle pour» (la parole).

Quand la parole montre surtout la différence entre les hommes, elle les divise et n'est plus la parole qui appelle. Quand elle parle de l'essentiel, quand elle fait signe vers l'essentiel, elle rassemble les hommes, ce qui est le sens de legein.

Comment recueillir la présence? Legein, insiste le philosophe Heidegger, signifie également «être posé devant», «laisser être posé1. Si on laissait la présence être posée devant soi, simplement, ne pourrions-nous pas la cueillir telle qu'elle est, dans toute sa pureté? C'est ce que les traditions orientales ont conservé vivant depuis le début: le recueillement, la méditation. Il s'agit bel et bien d'un «laisser être posé devant», dans le sens d'une cessation de l'activité mentale fragmentaire, de l'arrêt du bruit de nos neurones mal huilés.

L'agitation de surface ne dérange jamais le calme abyssal de l'être. Patanjali nomme un tel calme nirodha. En fait, nirodha et legein sont ni plus ni moins synonymes. Encore faut-il savoir ce qu'est la cessation, le recueillement, ou le silence du mental. Il ne s'agit pas d'une cessation imposée par la volonté individuelle ou d'une quelconque forme de coercition; cette nouvelle forme d'arrivisme ne reprendrait que l'activité mentale dualiste, en introduisant une distance entre l'ici et maintenant et ce qu'espère le mental. Tel n'est pas le silence véritable, ou la méditation. Comment la cessation s'installe-t-elle en soi? Il suffit d'appliquer concrètement ce que legein veut dire: laisser être posé devant, accueillir dans le repos. Il s'agit de cueillir la présence telle qu'elle est, y demeurer attentif; c'est la prendre en garde fidèlement, c'est-à-dire s'identifier à elle.

Méditer c'est maintenir son attention de façon continue sur cela qui, en nous, connaît; c'est veiller sur cela qui est éveillé, alerte. C'est observer cela qui est à la fois l'observateur et l'observation. Peu importe s'il y a des pensées ou non, la conscience demeure la même. Quand aucune déformation n'apparaît à la surface, l'eau peut-être reconnue comme eau. Quand une perturbation la façonne, elle devient comme une vague, mais jamais elle ne cesse d'être de l'eau. Aucun mouvement de surface ne peut lui faire perdre son statut d'eau ni lui faire perdre sa nature océanique. Méditer, c'est fixer son attention sur la nature océanique de la conscience. Rien ne peut donc perturber la méditation: en méditation nous ne sommes jamais dérangé par quoi que ce soit, car tout «dérangement» est encore perçu et porté par la même conscience, la même et unique réalité océanique.

Logos reflète donc, par sons sens originel et son sens ultérieur, les deux aspects de la parole: le recueillement de la présence (méditation) et son expression. La parole veut d'abord dire «cueillir», puis «dire». Que l'homme ait toujours essayé de dire avant de cueillir se passe de commentaire tellement c'est évident. Le «désormais» lancé par Patanjali annonce une ère nouvelle dans notre vie.

La cessation véritable annoncée par ce sûtra est celle dont il est question à la toute fin de ce premier chapitre (I-51), quand plus aucune semence de dualité ne demeure en mémoire. La mémoire s'est alors complètement vidée de ses impressions anciennes fondées sur la notion de sujet et d'objet. Il n'est plus question de différence entre activité mentale et cessation, entre le sujet et l'objet, entre la vie spirituelle et la vie mondaine. Toute activité mentale est perçue comme une modalité du Même, de l'Unique. Cela dépasse un quelconque état de conscience (tels la veille, le rêve et le sommeil), car il est question de la Réalité elle-même alors que ces états de conscience n'en sont que les modulations, les vritti. L'expression le dit elle-même: état de conscience signifie bien un état particulier de la conscience, tout comme la glace, l'eau liquide et la vapeur d'eau sont des états particuliers d'une seule et même réalité: l'eau. La cessation véritable n'est ni le sommeil -Patanjali désigne explicitement le sommeil comme une forme de conscience- ni l'inconscience, ni l'insensibilité. La Spandakârikâ, un important texte de la tradition du shivaïsme cachemirien, expose la même réalité:

Bien que ce (spanda *) se répande en états distincts de veille, de sommeil et autres, qui sont en réalité non distincts de lui, il ne déserte jamais sa propre nature de sujet qui perçoit.

Là où il n 'y a ni douleur, ni plaisir, ni chose perceptible, ni agent percevant, ni insensibilité non plus, là réside ce qui existe au sens suprême2.

Entre les deux traductions possibles de ce sûtra se déploie le spectre entier de la vie spirituelle. La méditation y gagne de plus en plus en envergure, prenant davantage sous sa cape non seulement l'arrêt de l'activité mentale, mais aussi cette activité elle-même. On n'essaie plus de «faire le vide», d'arrêter les pensées, même subtilement. On ne fait que reconnaître l'Unique, le Pur Regard, à travers toutes ses modalités, y compris la perception et l'absence de perception. C'est ainsi que peu à peu les impressions mentales dualistes perdent de leur emprise sur le méditant.

Cet aphorisme, dans tout son dépouillement, annonce calmement quelque chose d'immense et d'inouï, quelque chose que l'intellect ne saurait mesurer. C'est l'Unique. C'est la fin de la fragmentation mentale, la cessation parfaite: nirodha.

* Spanda signifie la vibration, l'Absolu.


(1) Martin Heidegger, Qu'appelle-t-on penser?, P.U.F., Paris, 1983
(2) Spandâkarikâ: Stances sur la vibration de Vasugupta, introduction, traduction et commentaires de Lillian Silburn, Édition Diffusion De Boccard, Paris, 1990, versets 3 et 5.