![]() Photo par Jean Bouchart d'Orval: Ein Karem, Jérusalem |
L'évidence de l'Unique Jean Bouchart d'Orval Éditions du Roseau 2000 (extrait) |
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LE TOMBEAU VIDE Alors entra à son tour lautre disciple, arrivé le premier au tombeau. Il vit et il crut. La nuit avait laissé ses larmes de rosée sur les coquelicots. Dans lair tiède de ce dimanche matin, les dernières brumes rôdaient encore autour des collines de Jérusalem, vestiges évanescents dun mystère nocturne immémorial. En ce lendemain du repos traditionnel, la rumeur de lantique cité allait bientôt reprendre. Mais pour linstant, la lumière davril coulait à nouveau sur les toits, se glissait dans les ruelles pour entrer sans bruit par les fenêtres. Au milieu de leur bulle de vacarme, les habitants recommençaient à bouger dans la cité, sans même remarquer laccolade de silencieuse paix par laquelle la nuit accueillait la frange extrême du premier orient. Mais le grossier pourra-t-il jamais saisir le subtil? «La lumière luît dans les ténèbres et les ténèbres ne lont pas saisie.» Cette phrase, revenue en moi en cadence tout au long de ma vie, résonnait à nouveau en ce dimanche matin davril 1999. Assis en silence dans les collines de Ein Karem, je songeais à un autre dimanche matin, il y a très longtemps. La plupart des habitants de la cité sommeillaient encore, certains toujours sous le choc et la confusion de ces premiers jours davril de lan 33 . Mais la majorité cuvaient toujours leur indifférence, sans prêter attention au curieux silence flottant autour des collines de Judée ce matin-là. La nuit avait déjà commencé à séclaircir. Une jeune femme se hâtait dans laurore encore imprécise. Au terme dune course sans arrêt, Marie frappa discrètement, mais non sans une certaine frénésie, à la porte dune demeure secrète. Au bout de quelques instants prégnants, deux jeunes hommes en sortirent en trombe. Pierre et Jean accouraient maintenant en sens inverse. La nuit sétait désormais presque retirée. La lumière allait bientôt emplir le ciel et la Terre, mais les hommes dormaient. Dailleurs, ils dorment encore. Jean, plus rapide que Pierre, distança celui-ci et arriva le premier au tombeau. Il attendit néanmoins son arrivée et lui laissa le privilège de pénétrer le premier.
Les deux milles ans qui ont suivi cet événement reposent en grande partie sur ce que les hommes ont bien voulu comprendre ou croire devant le tombeau vide de Jésus. Une jeune femme exaltée court dans la nuit, partie annoncer aux hommes une nouvelle bouleversante. Il fallait quune femme le fasse. Près de deux milles ans plus tard, bien des hommes religieux commencent à peine à sen remettre et se détendent enfin, alors que dautres ny arrivent toujours pas, renfrognés sous leur mitre et saccrochant désespérément à leur crosse rigide. Comprenez ça: ce qui est devenu une religion dhommes méconnaissant, craignant et longtemps méprisant la femme a débuté par une femme, celle que Jésus chérissait entre tous et toutes au point quil sest manifesté dabord à elle après sa mort. Mais au-delà de ces histoires dhommes et de femmes, demandons-nous si nous sommes prêts à ouvrir notre porte à Marie Magdeleine venue porter la nouvelle de notre délivrance. Comment notre tombeau plein peut-il saisir le sens profond du tombeau vide? La version de la résurrection qui a finalement prévalu entre les sectes chrétiennes, plus tard devenues la religion officielle de lempire romain et de tout lOccident, est que le corps de Jésus est «ressuscité dentre les morts». Une grande partie de lédifice chrétien officiel repose sur lidée que Jésus a souffert et est mort pour nos péchés, quil est ressuscité le troisième jour, comme il lavait annoncé, et que nous aussi nous ressusciterons à la fin des temps; nous irons au Paradis à la condition de croire cette histoire. Or, non seulement la grotesque idée dun cadavre ou dune personnalité revenus à la vie est-elle inutile, mais elle masque une réalité encore bien plus élégante et plus profonde que tout ce que des cohortes dhommes réunis ont pu adopter comme croyance officielle depuis deux milles ans. Les êtres humains sont tellement identifiés à leur corps et à leur personnalité quils veulent sy accrocher à tout prix. Ils nen ont pas assez de dépenser des fortunes pour teindre leurs cheveux blancs, habiller leur calvitie, maquiller leur peau, modifier leur apparence par la violence chirurgicale et sinjecter des hormones qui leur permettront de dormir quelques années de plus sur terre: ils poussent souvent lobsession jusquà croire quun jour leur corps reprendra vie après sa disparition. Mais tant quon ne peut sasseoir tranquille devant ce qui est, la misère sacharne sur lâme, qui languit. Tant quon veut maquiller ce qui est, on est tenaillé par une agitation sans fin. Les remanieurs tardifs des textes évangéliques officiellement reconnus, anticipant le scepticisme, ont inclus des passages dans lesquels Jésus montre quil est bel et bien là en chair et en os, comme lorsquil demande à Thomas de toucher ses plaies. Néanmoins, dautres passages et dautres textes sur lesquels ils nont pu mettre la main demeurent pour le moins troublants pour cette interprétation naïve. Ainsi, quand Jésus apparaît à Marie de Magdala, il lui dit: «Ne me touche pas » Plus loin, il retrouve ses disciples en passant à travers le mur Lévangile de Marie est plus explicite: Marie (de Magdala) y parle clairement de sa vision du maître. Bref, 2000 ans plus tard, la brume de ce matin-là ne sest pas encore dissipée pour tous Saurons-nous jamais ce qui sest vraiment passé en ces jours-là? Mieux, est-ce cela le plus important? Les faits historiques de la vie du maître de Galilée sont loin dêtre dépourvus dintérêt, bien sûr, mais cest le pressentiment de ce que nous sommes qui peut nous le faire comprendre et non linverse. Les hommes nont pas saisi la beauté du tombeau vide, parce quils ne savent pas ce quest le corps, la pensée, la vie, lincarnation, la mort. Ils voudraient croire en quelque chose, espérant que cela les aidera à voir clair et cela est devenu dogme, devoir. Mais il faut voir avant de croire; non pas voir un cadavre ressuscité avec ses yeux physiques, mais vraiment voir, cest-à-dire au-delà de toute image physique ou autre. Lessentiel nest pas devoir, cest de voir: dabord voir quon ne voit pas, que tout ce quon voit nest quimage, représentation. Le maître ne disait-il pas à ses contemporains: «Si vous étiez aveugles, vous seriez sans faute; mais vous dites: Nous voyons! Votre égarement demeure.» Lessentiel, cest de voir ce qui est là, sans commentaire, sans idée préconçue à justifier. Cest bien cela quon dit du disciple que Jésus aimait: «Il vit et il crut.» Qua vu Jean en ce matin encore incertain davril? Rien. Rien de ce que sa mémoire lui suggérait de chercher. Des traces, voilà tout ce que les deux disciples ont aperçu au bout de leur course effrénée: des bandelettes et un suaire. Autrement dit: rien. Cest cela que nous récoltons comme salaire dune course effrénée à travers une vie dinquiétudes inutiles et de vains calculs. Cest ce qui est là. Cest ce qui est présent: cest le présent, le cadeau. Mais tant quon a des dogmes à respecter ou des prophéties à corroborer, on ne peut voir le plus beau: le réel. Lhistoire de la physique nous fournit un exemple intéressant à ce sujet. À la fin du XIXe siècle, on tentait de déterminer la vitesse de la Terre autour du soleil avec précision, à laide dun interféromètre. Lexpérience consistait à comparer le chemin suivi par deux rayons lumineux, lun dans le sens du mouvement de la Terre, lautre perpendiculaire à ce mouvement. Le patron dinterférence permettrait de calculer avec précision la vitesse, que lon savait être denviron 30 km par seconde. Or, le résultat fut nul: selon cette expérience, la Terre ne bougeait pas! On échafauda des théories aussi artificielles quinélégantes pour expliquer cela, mais sans succès. Pour y arriver, il aurait fallu remettre en question des dogmes tellement ancrés dans les cerveaux que plus personne ne les remarquait. Personne sauf un. Einstein osa voir la réalité comme lexpérience la livrait et examina ce qui en découlait. Le résultat fut lune des théories scientifiques les plus élégantes, bouleversantes et fertiles de lhistoire: la relativité. La plupart des grandes découvertes ont été effectuées par des hommes et des femmes capables daccepter ce qui est et den apprécier les conséquences. Ces découvertes, comme celles de la relativité, la physique quantique, la radioactivité, la pénicilline et bien dautres sont souvent intervenues à la suite dobservations anodines. La vérité profonde de notre existence ne fait pas exception.
Donc, Jean ne voit rien et il croit. Depuis deux milles ans les hommes ne croient pas. Ils se plaignent, demandent leur dû, réclament leurs droits. Ils exigent de voir, ils exigent davoir. Il leur faut quelque chose, à tout prix: des objets, des événements, de largent, du pouvoir, de la renommée, de nouvelles sources dexcitation. Plus ils en ont, plus ils se sentent vides et en redemandent. Leur cerveau nest pas un tombeau vide, cest un tombeau avide. Au début du troisième millénaire, les repus de la croissance économique sennuient de plus en plus. Même ceux dentre nous qui ont fait le tour du jardin des acquis mondains et en sont ressortis vides ne font souvent que projeter leur avidité sur un autre plan. Il leur faut alors de nouvelles croyances, une nouvelle religion, des révélations venues doutre-tombe, des signes, des miracles, un nouveau sauveur, des prophéties, des anges sonnant les trompettes de lapocalypse, une voix de tonnerre venue du ciel. Lavidité se porte encore bien. Avidité fait penser à avidya, qui veut dire, en sanskrit: ignorance, errance. Cest lignorance qui porte à ne pas croire et vouloir à tout prix remplir le tombeau dune histoire: une histoire crédible, une histoire respectable, une histoire morale, bref, une histoire à dormir debout. En ce matin davril 33, «le disciple que Jésus aimait» na pas seulement vu que le tombeau était vide; il a aussi vu que tout est vide. Il ny a rien à voir, rien à saisir, rien à comprendre pour le disciple que Jésus aime. Toute compréhension fait signe en direction de ce rien. Le tombeau a toujours été vide. Cest le tombeau de la représentation mentale. Un autre mot pour lignorance est: habitude. Cest lhabitude qui nous conduit à chercher quelque chose. La mémoire ne connaît que les choses, cest-à-dire les impressions mentales laissées par les expériences sensorielles passées. Car une chose nest rien dautre que la représentation mentale dune réalité à jamais insaisissable. Cela qui soutient les choses nest rien en termes dobjets de perception. Ce quon appelle généralement le corps est une image fabriquée par le cerveau à partir de lactivité des sens et la pensée de lhomme sy est identifiée. Cest pourquoi lidée de faire ressurgir le corps après la mort flatte la pensée de surface. Quand on sait ce quest le corps, on na plus besoin de croire à la magie, car la réalité suffit largement à nous combler et nous émerveiller. Ce que nous sommes ne subit pas les aléas du temps. Être quelque chose ou quelquun cest vivre dans la misère. Tout ce qui est apparu finit par disparaître. Tout ce qui est composé se décompose. Pourquoi cette obstination à vouloir vivre dans un futur jamais simple ou un passé décomposé? Ne voyons-nous pas que cest cela qui nous confinent à des impératifs obsédants et épuisants? Pourquoi cette façon maladroite que nous avons de conjuguer notre existence? Pourquoi ne pas vivre à lindicatif présent, ou mieux, à linfinitif? Ce que nous appelons le monde nest quune histoire, surgie de Cela qui nest pas une histoire et quon ne peut donc pas raconter. Non seulement le monde surgit de Cela, mais il est Cela: que pourrait-il bien y avoir dautre? Le monde est Cela, mais il ne peut lêtre en tant que Cela, seulement en tant que monde. La beauté est que nous navons plus rien à mériter, rien à atteindre, rien à prouver, rien à maintenir, rien à justifier. Ce que nous sommes, nous ne pouvons le connaître et nous navons pas à le connaître non plus: nous le sommes. Nous navons pas à ressusciter, car nous ne mourrons jamais. Dailleurs, nous ne sommes jamais nés. Voyons-le. Nous nexistons pas dans le temps, cest le temps qui existe en nous. Nous ne devenons rien du tout. Il y a une histoire, celle du monde, il y a la croyance aux images en tant que réalités séparées et il y a, un jour, la cessation de cette croyance. Voilà la bonne nouvelle, lévangile, la délivrance.
La lumière ne peut jaillir que du tombeau vide. Sur un certain plan, on pourrait dire que cest la nuit qui engendre la lumière du jour, car qui cherche quelque chose doit rencontrer le néant avant dêtre saisi par Cela qui nest ni quelque chose ni rien. La lumière pénètre sans bruit dans le monde, comme elle pénètre sans fracas dans une forêt, dans une pièce ou un cerveau. Soudain, elle est là. La lumière est la vie de tout ce qui est. Parce que cette lumière en soi nest rien rien à saisir elle engendre tout. La lumière véritable ne vient pas dune révolution, mais la révolution véritable vient de la lumière. Nous navons pas à encombrer le tombeau vide de nos histoires comme on remplit un vieux grenier. Tout est dans ce qui est ici et maintenant. Linstant présent est plein comme un lac: nous navons pas à y ajouter un demain fabriqué. Nous ruinons le présent, le grand cadeau, avec nos constantes velléités dintervention dans ce que nous appelons notre vie. Simplement voir et croire. Voir que tout ce que nous pouvons vouloir ne provient que de la mémoire, de lamoncellement des résidus dexpériences. Voir que toute attente que ça ira mieux au ciel, dans la prochaine incarnation ou la semaine prochaine, cest manquer le plus beau. Cest la maladresse habituelle de la pensée courte, pour qui labsence dagitation équivaut à nier la souffrance humaine. Cest la pensée de surface qui est convaincue que dans la tranquillité profonde ce qui doit être accompli ne le sera pas Cest ce manque de confiance que le Fils de lhomme dénonce encore et encore, lorsquil interpelle ses contemporains et lhumanité entière: «Hommes de peu de foi!» La foi, ce nest pas croire en une histoire, cest être assez tranquille et confiant pour ne plus avoir besoin dhistoires. Le tombeau vide est la culmination de toute incarnation et pas seulement celle de Jésus: la réalisation que ce que nous sommes nest pas quelque chose à saisir. «La lumière luît dans les ténèbres et les ténèbres ne lont pas saisie», écrit lévangéliste Jean dans son prologue. Les ténèbres (la pensée qui prétend savoir) nont pas saisi la lumière (Cela qui donne son être aux «choses»), car elles ne le peuvent pas: la lumière nest pas saisissable, elle est saisissante. Au moment où on croit la trouver, on se retrouve devant le tombeau vide. Si à ce moment la grâce passe, alors on ne cherche plus à construire une histoire pour encombrer le tombeau ou le cerveau des hommes. Cela, comme le veut le dicton, il faut le voir pour le croire. (1) Des scientifiques de lUniversité dOxford, se basant sur des calculs pour reconstituer le calendrier juif et dater une éclipse lunaire qui, daprès les Écritures et autres documents, aurait suivi la crucifixion de Jésus, en sont arrivés à la conclusion que celui-ci serait mort le 3 avril 33, ce qui place la découverte du tombeau vide aux premières heures du 5 avril de cette année-là. |