LE SECRET LE MIEUX GARDÉ

Jean Bouchart d'Orval

Éditions Libre Expression

1993

(extrait)

L'ÊTRE DE LA MUSIQUE

L'atmosphère intime d'une petite église sobre, deux violes de gambe, un théorbe et un clavecin. L'attention se soutient sans effort, comme d'elle-même; l'espace d'un après-midi, le temps s'est arrêté. Devant la musique la pensée se retire, reculant avec toute la grâce du monde et toutes les révérences de l'époque à laquelle l'inspiration monta à la main du compositeur1.

Les interprètes s'exécutent dans la plus impeccable concentration. Aucun ne tente de se faire remarquer plus que les autres et surtout plus que la musique. Dans l'effacement de ces authentiques serviteurs de l'art l'essentiel luit: la musique et surtout l'être de la musique. Assez curieusement, dans leur abolition personnelle les musiciens affirment leur présence plus que jamais. Cette présence respire, bouge, puis finit par emplir toute l'église recueillie. Une seule et même présence occupe l'espace physique et l'espace musical. On se sent étrangement vide et plein à la fois. Vide de pensée, de projet, de souvenir, de choix et de jugement; mais également plein de Ce qui remplit vraiment. Quand on se lève pour rentrer chez soi, le silence du retour est encore chargé de la Proximité frôlée par les musiciens et par l'auditoire.

Si la musique exige le silence de l'auditeur, en retour elle possède le don de le lui rendre rehaussé d'un sentiment de richesse intérieure et de plénitude. La musique ennoblit le recueillement de l'auditeur attentif. Pourquoi détient-elle le pouvoir d'agir sur le silence? Parce qu'elle est elle-même Silence.

La musique est le relief du silence, comme l'Himalaya et les Laurentides sont le relief de la Terre. Les mélodies tracent des figures dans l'espace silencieux et de ce fait le révèlent. Les notes finissent toujours par se taire et ce qui ressort alors est la paix et la bénédiction fraîchement mises en relief par la musique. Cela sera d'autant mieux déployé par la musique que celle-ci sera née sous l'inspiration directe du même silence. Partie de la bénédiction pure, la musique s'élève, tournoie, virevolte et rentre enfin dans la bénédiction. Elle voyage toujours en boucles fermées sur elles-mêmes, en périples aller-retour dont le silence est l'alpha et l'oméga. Périples dangereux d'ailleurs, car tant de voyageurs s'y sont égarés dans l'amoncellement des notes pour ne plus jamais retrouver le lieu béni de l'origine.

Quel est donc le mérite de cet aller-retour? À quoi bon tout ce déploiement de formes si c'est pour constamment revenir à l'origine? Tout le profit revient à l'homme attentif, qui voit le ciel s'ouvrir à lui; ciel qu'il ne distinguait pas avant que la musique vienne esquisser ses mouvements dans l'espace libre de ce ciel. Voilà ce qu'accomplit la musique: le retour de l'Origine dans le paraître de la conscience. C'est sa tâche la plus noble.

Quelle est l'essence de la musique? Telle est l'interrogation musicale et poétique du beau film Tous les matins du monde. À son élève Marin Marais qui le presse de questions et lui suggère des réponses bon marché, l'austère Monsieur de Sainte-Colombe ne peut que répondre par la négative. Rien de tout ce que la pensée suggère n'est la musique. Rien de connu ne peut en cerner l'essence profonde. L'être de la musique échappe au verbe impérialiste de la pensée. Ce n'est ni l'amour, ni le souvenir de l'amour, ni les regrets, ni les pleurs, ni les joies, et certainement pas le roi et sa cour. La recherche de l'être de la musique conduit l'action de ce film. Elle conduit aussi l'œuvre de tout musicien authentique. Les autres sont des faiseurs de musique, comme Sainte-Colombe les nomme. La même recherche constitue l'objet de toute vie spirituelle.

C'est aussi toute la beauté et la subtilité de la relation entre le maître et l'apprenti qui transpirent dans cette œuvre cinématographique d'Alain Corneau. Cette magnificence culmine à la fin, lorsque Marin Marais demande à son vieux maître la faveur d'une dernière leçon et que le Sieur de Sainte-Colombe répond sans hésiter: «Monsieur, puis-je me permettre une première leçon?» Il ne faut que quelques secondes pour apprécier la belle musique. Pour bien l'apprendre il faut compter des mois et des années. Mais il faut souvent toute une vie avant de savoir interroger correctement en sa direction… De même il ne faut que quelques minutes, voire quelques secondes pour réaliser l'Être, mais combien de temps avant de savoir méditer correctement sur lui! Le maître de musique est celui qui dépose son élève directement dans l'être de la musique, en évitant le piège des réponses faciles et des mots lancés à la hâte, pour ensuite se retirer et laisser l'élève seul face à la musique, face à lui-même. Un maître spirituel, celui qui a découvert le secret si bien gardé de l'existence, ne fait pas autrement avec le chercheur de vérité. Il l'installe subrepticement dans le ravissement étonné de l'attention ramassée sur l'Être.

La musique qui joue l'Être n'est jamais banale. Elle ne s'adresse pas au plexus solaire, encore moins plus bas. Ses notes ne tombent jamais sur le plancher; elles s'élèvent vers le ciel, d'où elles sont sorties pour notre plus grand délice. Telle la musique de Bach, descendue du ciel elle y retourne sans cesse; c'est pourquoi elle ne parle vraiment ni à nos émotions ni à nos nerfs comme peut le faire le bruit des notes qui ignorent l'être de la musique.

La musique réussie est celle qui nous dépose au-delà de la musique et nous laisse ce goût de sereine attention intérieure si douce au cœur, tout comme la parole réussie est celle qui nous mène au-delà des mots dans une propension pour la joie du recueillement. Les sons ne sont autre chose que des formes données au silence, des modifications de celui-ci. Sans le silence, point de musique. Par contre celle-ci met en valeur la paix qui la suit, en se balançant autour de lui d'une façon harmonieuse, c'est-à-dire avec une symétrie propre à faire signe en direction du repos silencieux.

Dans la grande musique l'esprit se repose. Enfin, il en a tout au moins l'occasion! Quand une musique ne repose pas, au moins pour un temps, c'est qu'elle éructe un bruit mental au lieu de chanter l'exquis silence originel. Ou si la musique composée n'est pas en cause, c'est peut-être que l'exécutant ne réussit pas à s'effacer suffisamment devant elle; il lui fait obstacle, il la recouvre d'une présence par trop pressante ou pesante. La musique bien composée et bien jouée s'écoule en un flot d'énergie ininterrompu. Qu'est-ce que la musique bien composée? C'est celle qui est découverte par le compositeur. Qu'est-ce que la musique bien jouée? C'est celle qui n'est pas recouverte par l'interprète. L'être de la musique découvert par le compositeur est alors pris précieusement en garde par l'exécutant qui lui confie son instrument et lui fait don de sa personne. Mais dès que le courant est ralenti par la personnalité de l'exécutant, il ne mène plus au lieu de la bénédiction. L'ego tue la musique. Il fait ombrage à l'être de la musique, qui se retire alors.

Quand on est quelqu'un on ne peut avoir accès à l'être de la musique. Si l'on devient «un grand compositeur», on cesse de séjourner dans le Lieu béni de la musique. Quand on est «un grand interprète», on ne peut retrouver ce Lieu secret. Si l'on est «un grand critique», on ne peut en goûter toute la joie celée et encore moins la faire apprécier. Tous ces egos ne vont jamais au ciel; ils aboutissent au fiel. C'est quand on n'est personne et quand on peut laisser toute la place à la musique que celle-ci nous ouvre sa vérité. En fait, le véritable artiste est celui qui s'efface complètement devant son art, qu'il soit compositeur, interprète, critique ou simple amateur. Tant que l'ego du compositeur, de l'interprète, du directeur musical ou du critique ne se manifeste qu'entre les pièces musicales, la musique, elle, est sauve… Je me suis souvent interrogé à savoir pourquoi je pouvais généralement écouter du chant grégorien beaucoup plus longtemps que toute autre musique vocale ou instrumentale. Je crois bien que c'est parce que les moines ont su si bien cultiver le détachement et l'effacement, et que cela se reflète dans l'espace qui se déploie autour d'eux.

Non seulement la personne doit se soustraire à l'attention devant la musique, mais celle-ci doit tôt ou tard faire de même devant le silence. Il s'avère toujours qu'un seuil critique ne peut être franchi sans que l'attention, qui jusque-là s'élevait, ne se mette à retomber, d'abord presque imperceptiblement, puis de plus en plus vite. Quand on ne sait pas s'arrêter à temps, l'être de la musique s'occulte à nouveau et les notes se mettent à s'éparpiller sur le plancher et sur les murs. La musique peut indiquer la direction de l'être qui l'anime, mais elle ne peut le dévoiler elle-même, du moins tant qu'elle conserve sa forme musicale. L'homme doit faire preuve de la même abnégation quand vient le temps de laisser sa musique en faveur du silence, que lorsqu'il efface sa personne devant la musique. La récompense de cette dévotion est incommensurable. La musique existe pour l'être de la musique et non le contraire.

Le discours musical c'est le dessus de la vague par rapport à l'être de la musique. C'est la forme qui oscille et change. La continuité de la musique ne se trouve jamais dans les notes mais dans l'être de la musique, qui demeure occulté tant que celle-ci n'invite pas le silence lui-même au pupitre. La mélodie ne réside ni dans les notes écrites sur la partition musicale, ni dans l'instrument, ni dans l'air de la salle, ni dans l'enregistrement. Elle séjourne dans la conscience: celle du compositeur, celle de l'exécutant et celle de l'auditeur.

C'est la conscience du compositeur qui recueille la continuité de l'être de la musique, l'enfouit dans la mélodie et la décore des notes, tel le poète avec l'être de la parole et le dire poétique. C'est encore la conscience, mais sous les apparences de l'auditeur cette fois-ci, qui décèle la continuité de l'être de la musique dissimulée sous l'harmonie. Sans cette conscience, point de musique. La musique lancée par un magnétophone dans une pièce déserte n'est pas de la musique, c'est du bruit. Tautologie? Peut-être, mais tautologie bonne à répéter, puisque nous la négligeons habituellement.

Seule la conscience peut dévoiler la continuité de la musique, qui est l'être de la musique, parce que cet être n'est rien d'autre que la Pure Conscience, l'Être. Le fond de la musique, son âme véritable, ce n'est ni la pensée, ni l'émotion, ni l'amour humain, ni les regrets, ni rien de connu et usé à la… corde. Monsieur de Sainte-Colombe ne pouvait que garder le silence devant son élève avide d'une réponse vite expédiée. Le fond de la musique est le Fond tout court, qui est le Secret; le secret le mieux gardé, tant par la musique que par la poésie, que par la vie. L'être de la musique est l'être du musicien, qui est l'être de l'auditeur: c'est l'Être. À partir d'ici, ce qu'on ajoute c'est le surcroît dont le mental souffre.

Le plus beau, dans la musique, c'est l'être de la musique, qui est l'Être. Pourquoi est-ce le plus beau? Parce que c'est le Seul.


(1) Ces réflexions me furent inspirées à la suite d'un délicieux concert du gambiste Jordi Savall, organisé par le Studio de Musique Ancienne de Montréal dans l'église Erskine and American de Montréal, en janvier 1993.