Éditions Almora
Mai 2007

TABLE

Avant-propos : Ouvrir la fenêtre
1. Le temple
2. L'être de la musique
3. L'essence du papier
4. L'auspicieux moyeu
5. La colline du ravissement
6. La lumière de Brockwood Park
7. Le secret le mieux gardé
8. En remontant l'Ilissos
9. Ce n'est rien
10. L'ennui
11. L'avenir de la philosophie
12. Le sourire du Bouddha
13. Le jour du Seigneur
14. Aimer c'est être libre
15. L'Inoubliable
16. Les physiciens
17. S'abandonner
18. Le paraître, le vide et l'Inconcevable
19. Le sacré et la religion
20. L'interventionnisme humain
21. Un maître
22. Le divin
23. La vie spirituelle
24. Ce qui donne à penser
25. Qu'est-ce que la vérité
26. Pour en finir avec la tolérance
27. L'autre état
28. En avez-vous assez de mourir ?
29. Le pouvoir
30. Ce qui est digne d'être réfléchi
31. La fin de la violence
32. Le stress et la pause
33. L'extraordinaire commencement
34. Se rencontrer
35. La famille spirituelle
36. La vie simple
37. L'espace
38. La diligence divinee

Chapitre 1

Le Temple

Le vent silencieux du sacré

La voiture filait à bonne allure, malgré l'étroitesse de la route qui monte à Nagar, et nous enfilions sans peine les multiples virages en tête d'épingle. À mesure que nous nous éloignions de la route principale, les habitations se faisaient plus chaleureuses. Jean-Pierre et moi savourions quelques cantates de Bach, musique venue d'un autre continent, d'une autre époque et d'une tout autre culture, semble-t-il, mais, tout compte fait, pas si étrangère que cela à la majesté himalayenne. Les compositions de Bach et les plus hauts pics du monde font, les unes comme les autres, signe vers ce qu'il y a de plus noble, de plus vaste et sur lequel le temps semble n'avoir aucune prise. Cette élévation instantanée du cœur et de l'esprit, cette plongée vers le haut, augurait déjà bien une journée que nous entrevoyions simple et sacrée.

La vue large et généreuse qu'on a depuis le château de Nagar s'offre comme un repos de l'âme. De ces hauteurs, la vallée de Kullu, constellée de petites fermes visitées par la rivière Vyâs, régénère l'œil un peu las de la laideur et de la vulgarité qui se propagent maintenant à une vitesse désolante le long de la route de Kullu à Manali. Les cultures en terrasses descendent en cascades vertes, racontant aux mortels l'inépuisable prospérité de la vie. Les cimes blanches sur fond bleu, qui faisaient naguère vibrer l'âme de Nicholas Roerich, semblent méditer dans une immensité inviolable, hérissées comme les frissons de l'épiderme terrestre devant la profondeur insondable de l'univers. Dans les moments de plus grand mystère, l'une d'elles laissait parfois flotter un vaporeux voile blanc devant son visage. Le visiteur y ressentait cette placide maturité de tout ce qui s'élance vers le ciel, mais croît lentement à partir de l'obscurité souterraine. La compagnie de Jean-Pierre n'avait rien pour gâcher l'affaire : le raffinement de sa pensée et la sensibilité de sa perception ouvrent en moi le Même. Il est un de ces êtres qu'on apprécie davantage dans la sérénité d'une amitié durable et dont la lumière développe sa force de rassemblement sans bruit, avec une lenteur soucieuse de l'Être et bientôt avec l'élévation des plus hauts sommets.

Nous demeurions ainsi dans l'immensité de ce qui encore et toujours s'offre à nous chaque jour, absorbés dans une tranquillité naturelle tout en sirotant un thé. Au bout d'un moment difficile à mesurer, Jean-Pierre proposa de monter au temple de Krishna, que je n'avais encore jamais visité depuis le temps que je venais à Nagar. J'acquiesçai donc avec empressement.

Tout en haut des escaliers usés et du sentier qui serpente, le ravissement m'attendait. La lumière filtrée d'un jour tout en bémols et en dièses conférait à la structure ancienne une aura subtile et délicieuse. Mais Jean-Pierre attira d'abord mon attention sur le figuier sacré qui, planté récemment derrière le temple, faisait l'objet de soins particuliers du pujari. Cette essence est particulièrement vénérée en Inde, non seulement pour sa longévité, mais aussi parce que le Bouddha aurait connu l'illumination sous un tel arbre. Celui-ci faisait à peine un demi-mètre de haut, sous une cage de bois protectrice, mais le pujari, visiblement, entretenait les plus grands espoirs à son sujet.

Les bas-reliefs usés par les siècles, la forme classique du toit, le bois vieilli des poutres, tout parlait d'abord de l'âge vénérable de ce temple, que Jean-Pierre estimait à environ huit cents ans. Le sacré montait doucement en moi et lançait son appel antique. C'est déjà recueillis que nous avancions à pas lents et précis vers la cour intérieure dans laquelle nous nous engageâmes, mais non sans avoir d'abord, comme il convient, laissé nos chaussures.

Les deux filles du pujari reconnurent Jean-Pierre immédiatement : leur visage s'éclaira de cette joie simple et naturelle qu'on croise partout dans ces montagnes. Les yeux de Jean-Pierre brillaient du même éclair innocent lorsqu'il leur tendit des photos d'elles et de leur père prises quelque temps auparavant. Dans ce mouvement d'ouverture, par ce geste simple, s'énonçait toute l'histoire de la vie sur terre telle que nous la pouvons. L'offrande s'offrait d'elle-même et à elle-même, dans le retrait des personnes, répandant sans coup férir son parfum de délice dans la cour qui s'animait soudain. Le pujari, appelé par ce mouvement, souriait à son tour. C'était un homme mince et petit - personne n'est grand de taille dans ce coin - et aux traits habituellement sévères.

Les filles étaient magnifiques, pétillantes, vivantes. L'une avait vingt-six ans, l'autre dix-neuf. C'était surtout celle-ci qui me regardait avec un mélange d'amusement, de joie et de légèreté. Ranjani - c'est son nom - engagea la conversation dans un anglais rudimentaire mais surtout par un regard venu des temps anciens. Leur tante se joignit bientôt à nous et nous nous assîmes par terre à l'entrée du temple. Le pujari allait nous honorer en effectuant sa puja. Il s'affaira à l'intérieur pendant que la cloche résonnait sans retenue, laissant rouler son tintement au fond de la vallée. Jean-Pierre et moi chantions avec les filles quelques chants sacrés en l'honneur de Krishna. Un espace ancien se refaisait, le temps entrouvert demeurait suspendu. Je me pris à me féliciter d'être monté là où nous étions maintenant.

Ce n'était plus seulement un temple à Krishna, là devant nous ; c'était aussi une cathédrale, une synagogue, une mosquée, sans doute aussi un temple à Apollon ou à Athéna. Il y avait plus que des chants sanskrits dans l'air de la cour intérieure, qui me semblait aussi résonner soudain aux accents familiers du latin. Tout le mouvement du sacré depuis le début des temps se recréait et il nous semblait que nous étions l'humanité au complet, partout et à toutes les époques.

Le temple est la demeure du dieu. La divinité y fait sentir sa présence. Car la divinité est présence ; présence dans le temple, certes, mais aussi sur la terre entière. Mais qu'est-ce que cette présence sans l'homme ? Qu'est-ce que Krishna sans le pujari ? Qu'est-ce qu'Apollon sans sa prêtresse ? Présence veut dire conscience, vie. Le Divin est Vie. Le temple s'est érigé des mains du charpentier et du maçon. La cathédrale s'est élancée par le labeur des bâtisseurs, elle a pris forme par le génie des maîtres médiévaux et de leurs apprentis. La divinité habitait le temple et la cathédrale bien avant que fût déposée la pierre angulaire. La piété et la dévotion au Divin, depuis des temps immémoriaux, résident dans le cœur des mortels.

Le temple, c'est d'abord le cœur de l'être humain. Une fois ce Temple-là inauguré, alors la main du bâtisseur touche le bois, soulève la pierre et travaille le verre. Celle de Bach consigne sur le papier les notes soufflées par l'Esprit et touche un clavier devenu sacré. Celles de Michel-Ange laissent leur trace divine sur le plafond de la chapelle Sixtine.

Le pujari s'exécutait avec précision, ses gestes rapides et sûrs suivant le rythme des incantations traditionnelles. Tous les éléments étaient présents : la terre, l'eau, le feu, l'air et l'espace. Combien de fois le pujari avait-il répété les mêmes gestes ? Combien de pujaris font de même chaque jour à travers l'Inde ? Combien de prêtres, d'évêques et de papes ont repris la liturgie romaine chaque jour depuis deux mille ans ? Mais qu'est-ce que tout cela sans la conscience ?

Le temple est le lieu où l'Impensable est mis à l'abri et pris en garde. Mais où donc l'homme peut-il vraiment mettre à l'abri l'Impensable, sinon dans son cœur ? Qui sait recueillir le sacré et le prendre en garde, sinon l'homme attentif, à l'écoute ? Cet homme-là est un temple ; il est le temple élu par l'Inconcevable, qui y établit sa demeure immortelle et incorruptible. Ce Temple apparaît quand s'efface tout conditionnement, quand l'opinion cesse son tapage et quand ce qui est connu se retire. Partout sur terre, les hommes vivent encore asservis par le connu et ne s'élèvent jamais à la hauteur de leurs temples.

C'est dans l'intimité d'un recueillement soucieux de la proximité divine que l'homme érige le temple véritable. C'est dans le secret de sa chambre qu'il devient un vrai bâtisseur de cathédrale. L'espace ancien du sacré habite l'homme sans interruption depuis les débuts, mais l'homme n'habite pas encore l'espace du sacré. Les mortels s'étourdissent, vont là-bas, reviennent ici, mangent, s'amusent un peu et dorment ; ils n'habitent pas encore le temple tant qu'ils accomplissent tous leurs gestes et pensent toutes leurs pensées machinalement, sans attention, sans cette sensibilité qui sépare le subtil de l'épais.

Il ne reste pas pierre sur pierre du Temple de Jérusalem, dévasté par l'envahisseur à deux reprises dans l'histoire ; ne subsiste aujourd'hui que le Mur des Lamentations. Combien de fois, dans une vie humaine, le temple du cœur est-il mis à sac et nous retrouvons-nous seuls face au Mur des Lamentations ? Là où s'élevait le Temple de Jérusalem se dresse désormais une mosquée. On parle de rebâtir le temple ; mais, pour cela, il faudrait détruire la mosquée... L'apocalypse ! Les hommes discutent, négocient, menacent, réagissent et ont peur. Qui donc s'occupera de relever le vrai Temple ? Qui deviendra attentif à la Vie ?

Le pujari s'affairait toujours, dans des gestes machinaux et des paroles à peine balbutiées en un sanskrit incompréhensible. Tout le drame humain était là, devant nos yeux, présent à nos oreilles. Cet homme, à maints égards magnifique, s'occupait des choses ; où allait son attention ? Tout dans nos vies, absolument tout, passe par l'attention. Nous ne savons pas veiller sur le sacré et ce que nous accomplissons pendant ce temps, les pensées dans lesquelles nous nous dispersons, les regrets, les plans, tout cela nous le nommons l'état de veille. On parle d'un autre état de conscience transcendant cet état de veille, qu'on se prend parfois à condamner. Il y a erreur de langage. Le problème est justement que nous ne sommes à peu près jamais dans un état de veille ; nous nous affaissons dans l'état de léthargie, d'épaississement du brouillard, d'obnubilation de la Lumière consciente. Nous vivons comme des dormeurs.

Savoir veiller. Observer ce qui vient, demeure un temps et s'en va, sans se faire prendre par le drame ; demeurer dans ce qui subsiste alors. Méditer, c'est cela : savoir veiller, sans direction, sans but. Quand on veille ainsi, il se passe quelque chose de frais : les pensées, les choses, les événements, les personnes, l'espace et le temps perdent leur pouvoir sur nous. Ce qui demeure alors est innommable, mais laisse doucement sentir le souffle de sa silencieuse paix, telle la brise d'été caressant les colonnes du temple d'Athéna transformé en or sous la lumière d'un jour nouveau s'élevant sur la mer Égée.